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Au p'tit coin

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Chronique : Le bon français des Belges

En France, on se moque souvent des tournures de phrase et de l’accent wallons. Mais les Belges aussi ont des choses à nous dire…

 

J’entendais l’autre jour Bernard-Henri Lévy à la télévision, et je me disais : ces Français, décidément, quand ils s’y mettent, qu’est-ce qu’ils parlent bien ! C’est quand même autre chose que nos édiles wallons : ils utilisent des subjonctifs plus-que-parfaits, ils font les liaisons entre les mots ; quand ils se disputent sur un plateau télé, ils se disent des choses comme : “Permettez-moi de vous dire que votre point de vue me semble à tout le moins audacieux”, alors que chez nous, ce serait plutôt : “Ça, c’est du n’importe quoi, hein.” Ils s’apostrophent par des formules comme : “Si vous aviez ­l’amabilité de me laisser terminer ne fût-ce qu’un bout de phrase”, alors que nous sommes plutôt habitués à des envolées comme : “Oui, m’enfin, dites ! Je peux finir, oui ou non ?” C’est une question de style…

Bernard-Henri Lévy, donc. Son dernier livre, qui parle de la gauche à l’aube du troisième millénaire, s’intitule Ce grand cadavre à la renverse. On ­n’imaginerait jamais ce genre de titre en Belgique, sauf peut-être à l’évocation d’un fait divers, si par exemple un homme de grande taille était retrouvé mort, attaché par les pieds en haut du Signal de Botrange [le point culminant de la Belgique]. Là, on pourrait comprendre le titre Ce grand cadavre à la renverse ; sinon, il y a très peu de chances. Les titres de livres, en Belgique, sont beaucoup moins lyriques ; ils ressemblent plus à Mon combat pour Auderghem, ou bien à Sportivement vôtre, ou encore à Messieurs les ­Flamands, j’ai deux mots à vous dire.

A-t-on déjà entendu Dominique de Villepin parler de politique ? Quel verbe superbe ! Il parle du “soleil noir de la puissance”, du “pouvoir mystérieux des mots sur les choses”, de la “formidable gravité de la destinée humaine”… Imaginerait-on Yves Leterme [le vainqueur flamand des élections législatives de juin dernier et pressenti pour devenir Premier ministre] s’exprimer en ces termes ? Bon, je suis d’accord, il ne faut pas s’acharner sur le pauvre homme même si c’est quand même un peu de sa faute : des sorties comme “Moi, quand on me cherche, on me trouve”, ou comme “Mettons-nous autour de la table, pour que chacun mette ses propositions sur la table, dans l’espoir que personne ne quitte la table”, on a beau dire, ça manque quelque peu de panache.

Je suis d’accord, je généralise : nous avons, nous aussi, notre quota de gens chics ; quant aux Français, ils ont Jean-Marie Bigard, Didier Barbelivien, Christian Clavier, Gilbert Montagné… en fait, tous les amis de Sarkozy !… Ah, c’est sûr que depuis l’accession du roquet sous speed à la présidence de la République, ma théorie de la France élégante a sérieusement pris du plomb dans l’aile : depuis quelques mois, les soirées à l’Elysée doivent davantage ressembler à une réunion d’anciens GO du Club Med de Corfou qu’à un bal de la cour à Versailles. On imagine d’ici les envolées du nouvel ami du président de la République : “Eh ben mon cochon, t’es logé comme un nabab, dis-moi ! Quand je pense que je t’ai rencontré à une soirée ‘Moon Light’ à Saint-Tropez, et que maintenant t’es le big boss de la France ! Non mais sans blague !” 

 

Gilles Dal - La Libre Belgique

Paru dans Courrier international, hebdo n° 890 - 22 nov. 2007