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Au p'tit coin

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Les immigrés sont plus malins, plus créatifs, plus intelligents que nous

A New York, où vivent un million de clandestins, un débat sur l'immigration s'est installé, que Jeff Danziger, le chroniqueur et dessinateur de New York, analyse de façon très personnelle.

Le matin, parfois bien avant six heures, je vois de jeunes hommes d'origine hispanique sur la Neuvième Avenue à New York qui travaillent déjà dur, ou qui attendent du travail. La droite a récemment reproché à la ville d'être un "sanctuaire". Autrement dit, la municipalité aurait demandé à la police de laisser les travailleurs tranquilles, même si on les soupçonne d'être des sans-papiers. Se retrouver debout dans le froid à espérer une embauche incertaine ne me semble pas être caractéristique d'un "sanctuaire", mais le terme est utilisé dans le débat politique pour souligner qu'une ville et son maire ont choisi d'ignorer la loi.

Rudy Giuliani, l'un des principaux candidats républicains, fervent adepte de la loi et de l'ordre, est accusé d'avoir clairement invité la police à fermer les yeux sur l'immigration clandestine quand il était maire de New York. Sa campagne connaît bien des problèmes ces derniers temps, et cette affaire risque fort de porter gravement atteinte à sa candidature. Dans l'Iowa et le New Hampshire, où auront lieu les premières primaires début janvier, on suppose que les gens ne tiennent pas à ce que des Mexicains, des Guatémaltèques et autres viennent prendre des emplois sur place pendant que les autorités regardent ailleurs. Les habitants de l'Iowa sont des agriculteurs et des entrepreneurs, et ils sont tout à fait disposés à laisser les immigrés se planquer dans des endroits comme New York et Los Angeles, où presque tout le monde parle espagnol de toute façon. Mais dans les petites villes du Midwest, les Latinos que l'on voit au coin des rues et qui travaillent dans les restaurants, rappellent chaque jour à quel point l'Amérique a changé. On fait fi des lois dans tout le pays. On était censé mener sa vie d'une certaine façon, ici, mais tout cela se retrouve sens dessus dessous à cause des forces économiques, des voyages à bas prix et d'un pouvoir laxiste.

L'argument le plus étrange que l'on invoque en faveur de la venue d'immigrés aux Etats-Unis, quand ils veulent et pour aussi longtemps qu'ils le souhaitent, c'est qu'en réalité, ils ne prennent pas les emplois des autres. On dit qu'ils n'acceptent que les emplois dont "les Américains ne veulent pas". Une version plus complète de ce raisonnement s'accompagne de la mention "avec des salaires de misère". Ainsi, en Iowa et dans des régions du même type, les emplois agricoles désagréables et contraignants comme l'équarrissage dans les grands abattoirs industriels, sont ce que les Américains ne veulent pas. Des jobs absolument abominables, harassants, dangereux. Ces excuses politiques sont le fait de gens qui n'ont jamais travaillé comme cela. Or, les Américains ne sont pas les seuls à ne pas en vouloir. La vérité, c'est que personne n'en veut. Certains sont tout simplement obligés de s'en charger.

Le problème de l'immigration est aujourd'hui apparemment insoluble et incontrôlable. Les Mexicains sont seulement plus ambitieux que les Américains. Pas tous les Mexicains, mais en tout cas ceux qui viennent ici pour travailler. Comme d'autres Latinos, ils abandonnent le confort et la sécurité d'une existence qu'ils ont connu : encourir des frais, risquer d'être arrêtés, voire de mourir pendant le voyage afin de venir chez nous s'occuper de travaux épuisants et déplaisants. Ici, à New York, des équipes de Mexicains se chargent du travail absurde et éprouvant qui consiste à démanteler les bâtiments obsolètes dans des nuages de plâtre et d'amiante, un travail terrible en hiver, insupportable en été. Pendant ce temps, de jeunes Américains suralimentés passent à côté de ces chantiers sans rien en savoir. A en croire nos politiciens, cette situation est normale.

En termes politiques, le débat sur l'immigration est encore moins réaliste que les empoignades religieuses d'une redoutable idiotie qui secouent le pays. Les immigrés continuent d'affluer, mus par le désir de gagner de l'argent et de mener une vie meilleure. On estime qu'un million de travailleurs "clandestins" vivent aujourd'hui dans le seul Etat de New York. Il n'existe aucun moyen pratique de les renvoyer chez eux, et il n'y a d'ailleurs pas de raison de le faire. Pourtant, le débat est acharné. Le républicain Giuliani a tenté d'expliquer qu'il faudrait débourser des sommes astronomiques pour regrouper et expulser un million de personnes. Personne ne l'a écouté. Le débat a débordé sur le camp démocrate depuis que Hillary Clinton est sénatrice de New York. Elle a soutenu un projet du gouverneur démocrate de l'Etat qui envisage de fournir des permis de conduire à des travailleurs qui n'ont pas d'autres documents officiels afin qu'ils puissent obtenir une assurance automobile.

Cela a soulevé des hurlements de rire, et a valu à Mme Clinton et au gouverneur d'être accusés de protéger ces clandestins, autrement dit, de leur offrir un sanctuaire. Les démocrates ont fait marche arrière. Par conséquent, les clandestins continuent de conduire sans être assurés. Ayez cela à l'esprit la prochaine que vous viendrez à New York.

Mon père, qui travaillait dans la publicité, avait coutume de dire qu'à New York le "dessous du panier est plus malin que le dessus". Pour lui, à l'époque, le dessous du panier, c'étaient les Portoricains, les Irlandais, les Italiens et autres immigrés. Aujourd'hui, son paradoxe pourrait s'appliquer aux Latinos. Il voulait dire que pour vivre et prospérer au bas de l'échelle sociale, il fallait faire preuve de davantage d'intelligence et de créativité que sur les échelons supérieurs. Ce qui est probablement vrai partout. J'ajouterais quant à moi que les immigrés sont également plus ambitieux que les autochtones. Les nouveaux arrivants viennent de pays où il n'y a plus de loi. Ils ne tardent pas à voir qu'il en va de même ici. Ils associent leur intelligence à leur ambition pour prendre de l'avance. Ils savent qu'en dépit du discours officiel, le gouvernement, en réalité, ne peut ni ne veut rien faire.

Enfin, pas tout à fait. Nous sommes en train d'ériger un mur le long de la frontière mexicaine. Un mur si long qu'on peut désormais le voir depuis l'espace. Exactement comme la Muraille de Chine.

Mon Amérique à moi par Jeff Danziger
21/12/07