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Au p'tit coin

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Quand nous nous battrons nus contre les Chinois

Le dessinateur et chroniqueur Jeff Danziger raconte, sur un mode incisif et ironique, ce qui pourrait prochainement arriver à la Chine – et, par voie de conséquence, aux Etats-Unis.

La Chine est si présente dans la vie de l'Amérique qu'elle pourrait être son cinquante et unième Etat. Ou que l'Amérique pourrait être sa vingt-quatrième province. Le gouvernement communiste chinois dirige en ce moment une machine économique très puissante et productive. Mais s'il la fait sortir de la route ou fonce dans un mur, nous ne serons pas épargnés par les dommages collatéraux.

Notre vieille amie économique, l'inflation, fait aujourd'hui boule de neige en Chine. Jusqu'il y a une vingtaine d'années, la société chinoise était principalement agricole. La plupart des gens pratiquaient une agriculture de subsistance. Ce n'était pas le paradis, mais ils savaient comment subvenir à leurs besoins alimentaires. Ils ne mouraient pas de faim. Et si cela arrivait, ils savaient qui blâmer. Personne n'avait d'argent, mais il y avait assez de travail pour remplir chaque heure de la journée. Un grand nombre de ces anciens paysans – et un nombre encore plus grand de leurs enfants – ont quitté la ferme pour l'usine. Aujourd'hui ils ont de l'argent, mais ils n'arrivent pas à se nourrir.

La Chine est passée d'un système d'économie planifiée imposée d'en haut où le parti communiste savait toujours ce qu'il fallait faire, et où les citoyens faisaient ce qu'on leur disait, à un modèle industriel complètement déstructuré où tout, y compris la vie humaine, a un prix. C'est un changement de route brutal et déstabilisant, surtout lorsqu'il se produit en l'espace d'une génération. Beaucoup d'économistes chinois disent qu'ils ne savent pas exactement ce qui se passe dans leur pays, mais que ça se passe très vite.

Les Américains connaissent bien ce cycle économique que l'on appelle le "Boom and Bust" [la formation d'une bulle puis son éclatement], que ce soit dans le pétrole, l'immobilier, la technologie ou l'expansion territoriale. Ils en ont retenu une ou deux choses. La première est que ces cycles ne durent pas. La deuxième est qu'ils peuvent être très gênants et éprouvants, mais qu'ils ne tuent pas. L'économie se fonde sur ce dont les hommes ont besoin pour vivre : un toit, de quoi manger, de la sécurité et de l'ordre. L'offre et la demande peuvent parfois s'emballer, mais elles finissent toujours tôt ou tard par retrouver un équilibre. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Le plan chinois avait une faille : il comptait trop sur les consommateurs américains et leur appétit présumé inépuisable pour les gadgets bon marché. L'un des premiers exemples de cela a été un appareil de cuisine fabriqué en Chine pour une entreprise américaine qui avait à peu près la forme d'un pistolet et s'appelait le "Salad Shooter". Dans les publicités, on voyait une ménagère tenant l'appareil d'une main et le "chargeant" de l'autre avec des concombres, des radis et des carottes. Une lame rotative coupait les crudités en morceaux et les "tirait" sur l'assiette. Les ouvriers chinois, qui s'estimaient heureux lorsqu'ils avaient des légumes, ont dû se demander pourquoi les femmes américaines ne pouvaient pas utiliser un simple couteau, et pourquoi il leur fallait un appareil électrique. Plusieurs millions de ces gadgets stupides ont été vendus, utilisés une fois, et jetés à la poubelle.

Par chance, les Américains sont chaque jour en contact avec des trucs aussi bêtes que le Salad Shooter. Nous menons des vies mondaines et n'accordons pas beaucoup de place à l'introspection. Et plus les gens sont crédules, mieux se porte l'économie. Par exemple, l'une des théories fétiches des Américains est que tout le monde peut tout avoir. Et l'on peut avoir une nouvelle maison, une nouvelle voiture, un nouveau costume et des vacances chaque année tout simplement pour la bonne raison que… et bien… parce que. Tout cela est absolument stupide. La différence entre les Américains et les Chinois est que les Américains savent à quel point c'est stupide. Ça n'évite pas les embêtements, mais ça évite les surprises.

En Chine, en revanche, l'apparition de l'inflation risque d'être une surprise. Le pouvoir contrôle la presse, et la presse martèle consciencieusement que le gouvernement sait ce qu'il fait. Imprimer la vérité - c'est-à-dire que personne ne sait vraiment ce qu'il fait - peut vous valoir la prison. Prédire un désastre financier est probablement illégal dans l'empire du Milieu. Lorsque les prix grimpent, que les usines cessent de servir des repas à midi ou ferment leurs portes du jour au lendemain, que les banques font faillite, que les écoles ferment, que les hôpitaux publics n'ont plus de chauffage, que des projets de grands travaux publics sont abandonnés, l'effet de surprise peut déstabiliser. Et le pire est qu'on ne peut blâmer personne. Il n'y a qu'un seul parti en Chine. Et le parti a toujours raison.

L'inflation, ou un autre désagrément économique du même genre, va affoler les Chinois. Ils vont se rebeller et se déchirer. La production en pâtira, ce qui entraînera davantage d'inflation. Le gouvernement résistera en fusillant suffisamment de gens pour mettre les autres au pas, mais les choses prendront des proportions énormes. A côté, le massacre de Tian'anmen aura été une promenade de santé. Pendant ce temps, aux Etats-Unis, nous devrons commencer à faire nos propres vêtements. Les Chinois produisent aujourd'hui presque tous les vêtements que nous portons. Ils fabriquent également toutes les machines à coudre, de sorte que quelque temps après l'implosion chinoise, la plupart d'entre nous n'auront plus rien ou presque à se mettre sur le dos.

Au pire – qui, je l'espère, n'arrivera pas – nous entrerons en guerre contre les Chinois. Ceux qui se battront nus, ce seront les Américains.