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Au p'tit coin

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Et les JO, ça vous fait bander ?

La Chine et les Etats-Unis partagent désormais une même soif de chair et d'argent. Démonstration, par le dessinateur et chroniqueur américain Jeff Danziger.

Le gouvernement chinois a annoncé que, pendant toute la durée des Jeux olympiques, les hôtels du Grand Pékin seront autorisés, voire encouragés, à fournir un stock de préservatif à leurs clients. Pékin a également donné carte blanche à une très ancienne entreprise religieuse américaine, la Gideon Society, pour placer une bible dans chaque chambre. On trouvera donc côte à côte dans sa table de chevet une bible et des préservatifs. Les visiteurs venus assister aux Jeux olympiques pourront ainsi, selon l'humeur du soir ou la personne qui partage leur lit, choisir de combler leurs désirs charnels ou spirituels, ou même dans certains cas particuliers, les deux.

Quelqu'un qui, comme moi, a grandi aux Etats-Unis et a suivi ses années de formation dans le climat très moralisant des années 1950, ne peut s'empêcher de s'interroger sur cette triangulation du sexe et de l'esprit revisitée par les Chinois naguère communistes. Car voilà que ces Chinois qui, sous Mao, vivaient sans Dieu ni sexe, semblent désormais s'ouvrir à ces deux horizons. Entre-temps, l'Amérique telle que je la connaissais a non seulement revu les règles régissant les choses du sexe et, avec elles, la discussion ouverte et franche qui s'y rattachait, mais a de surcroît fait qu'il est aujourd'hui pratiquement impossible d'éviter le sujet du sexe.

Comme pour tout, Internet a bien sûr joué un rôle dans cette évolution, mais ce n'est pas le seul facteur. Le discours explicite de la télévision publique sur les prouesses et échecs sexuels, et particulièrement sur ce que l'on désigne désormais sous l'euphémisme de "dysfonction érectile", devient de plus en plus lascif à chaque nouvelle découverte pharmacologique. Un spot publicitaire pour un médicament censé résoudre le problème appelé Cialis (prononcer "see Alice" – "voir Alice") promet d'offrir à ces messieurs une possibilité de pallier leur faiblesse – et dont les effets ne sont pas exclusivement immédiats mais durent quelques heures – au cas où un imprévu les empêcherait de se précipiter pour rejoindre sur le champ l'objet de leur désir dans la chambre à coucher. Le spot télévisé montre un couple d'âge mûr mais néanmoins séduisant et émoustillé à point. Hélas, des amis leur ont préparé une fête surprise. Inutile de dire qu'ils ne peuvent pas décevoir leurs amis. Par chance, la nouvelle pilule miracle permet à Monsieur de rester au garde-à-vous pendant toute la fête et, avec un peu de chance, même un peu plus longtemps. Inutile de préciser également que les invités encombrants qui s'incrustent se feront virer avant que les effets du médicament ne se dissipent.

Ces spots passent à l'heure du journal télévisé parce que l'on sait que les spectateurs ont au moins la cinquantaine bien sonnée. La jeunesse fringante qui a la chance d'avoir des poussées hormonales normales est trop occupée à s'entre-reluquer pour regarder les informations. La publicité peut donc vous conseiller – sans offenser la "Ligue anti-sexe" [dans 1984, de George Orwell, c'est le nom de la police des mœurs] – de consulter votre médecin avant de prendre du Cialis afin de vous assurer que votre cœur résistera aux ébats éprouvants dont vous serez désormais capable. Et préciser de surcroît qu'"au cas où l'érection dure plus de quatre heures", il est recommandé d'aller voir un médecin ou de prendre une douche froide. A quoi un joyeux drille a répliqué que s'il restait quatre heures en érection, il en profiterait pour "see Alice, see Mary, see them all !" – "voir Alice, voir Mary et les voir toutes !"

Ainsi donc, le mot "érection" peut désormais être prononcé à la télévision publique américaine à l'heure du dîner. Voilà qui montre soit le chemin que nous avons parcouru, soit la décadence dans laquelle nous sommes tombés dans ce pays. Quand j'étais gamin, dans les années 1950, je suis sûr que personne n'osait prononcer le mot "érection", pas même entre mari et femme – et moins encore dans des conversations mondaines. A l'époque, les agences de publicité s'escrimaient davantage à trouver leurs mots pour promouvoir des articles innommables qui avaient ne fût-ce qu'un rapport très lointain au sexe comme les "serviettes hygiéniques" – un terme qui, en soi, est une dérobade inventive. Une marque de tampons s'était donné l'étrange nom de "Modess". Ses publicités imprimées montraient une mère et une fille, toutes deux rayonnantes de cette belle santé américaine, qui visiblement étaient en train de parler de quelque chose de sérieux. La légende disait en tout et pour tout : "Modess, parce que…" Point.

Les gamins curieux comme moi se demandaient bien entendu "Parce que quoi ?" A quoi le pays, l'école, la culture, les médias et mes parents répondaient d'une même voix : "Ce n'est pas de ton âge, petit vicieux."

Comment expliquer que les Américains et les Chinois en arrivent aujourd'hui à admettre le sexe comme une simple chose de la vie, voire comme quelque chose qui peut même procurer du plaisir ? Le dénominateur commun est l'argent. Un appétit en appelle un autre. Le gouvernement chinois et le gouvernement américain se ressemblent désormais tant que l'on pourrait se prendre à espérer qu'ils évitent à l'avenir une guerre, et qu'ils trouvent un terrain d'entente sur les grands thèmes qui les opposent. Si la soif de chair et la soif d'argent peuvent avoir des résultats, tout cela n'aura pas été vain. C'est donc une bonne nouvelle pour les touristes qui iront voir les Jeux olympiques à Pékin l'année prochaine. Ils pourront profiter dans leurs hôtels d'une liberté dont ni les Américains ni les Chinois ne jouissaient il y a encore quelques décennies. Peut-être pourront-ils commencer la soirée en lisant des passages de la bible Gideon qui les attend dans le tiroir de la table de chevet. Le Cantique des cantiques, par exemple : "Ton sein est comme une coupe ronde… ton corps est un monceau de froment… tes deux seins sont comme les deux jumeaux d'une gazelle… Hâte-toi mon bien-aimé…" Et de là, voir comment les choses évoluent…

03/12/07