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Au p'tit coin

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Comment ça marche (et pourquoi ça ne marche plus)

Si les Etats-Unis sont tombés dans la crise des crédits, estime le dessinateur et chroniqueur Jeff Danziger, c'est que personne n'a pensé à comparer l'économie à… un moteur mécanique.

En renonçant à leur industrie manufacturière, les Américains ont aussi renoncé à leur connaissance des principes de la mécanique. Il fut un temps où nous tirions orgueil de la fameuse "ingéniosité yankee" qui faisait que, quel que soit le problème que nous rencontrions, nous arrivions toujours à le résoudre en improvisant quelque astuce mécanique. Cela s'explique en partie par le fait qu'on investissait de l'argent dans de brillants dispositifs qui nous faisaient gagner du temps et de l'énergie. Dès les débuts de notre histoire, notre pays s'est doté plus rapidement et plus efficacement que pratiquement n'importe quel autre réseau de canaux, d'empires ferroviaires et, enfin, de compagnies aériennes. Ils ont été mis en place aux Etats-Unis plus rapidement et plus efficacement que dans la plupart des autres pays. Mais il y avait une autre raison à l'ingéniosité yankee : inventer est autant une satisfaction qu'un plaisir. D'ailleurs, si les Américains ont été les premiers sur la Lune, ce n'est pas pour une quelconque question d'ordre pratique, mais simplement parce que le défi excitait leur curiosité.

L'un des corollaires des études mécaniques veut que toute machine se doit d'être équipée de boutons de commande. De la machine à vapeur la plus rudimentaire au moteur de recherche le plus rapide, une machine doit être maîtrisée. Les machines à vapeur avaient des soupapes centrifuges, et les ordinateurs ont des circuits qui régissent la vitesse de traitement. Sans ces mécanismes de contrôle, une machine, aussi bringuebalante ou complexe soit-elle, s'emballerait et risquerait de se déglinguer. C'est là un principe de base pour quiconque travaille avec des machines ou des circuits.

Mais un pays qui fabrique moins, qui invente moins et qui même réfléchit moins sur les choses de la mécanique, perd de vue l'idée que les commandes et la maîtrise sont nécessaires. C'est ce qui s'est passé avec l'économie américaine. Des individus, qui auraient dû appliquer les règles et les procédures qui auraient atténué la récente crise des crédits insensés accordés à tout-va, en sont aujourd'hui à se demander comment la situation a pu dégénérer à ce point. La réponse apparaît désormais clairement. Personne n'a songé à comparer le moteur de l'économie à un moteur mécanique. On lui a injecté une quantité phénoménale de crédits et, comme s'il fallait s'y attendre, le moteur a craqué.

Y a-t-il quelque chose d'insolite à cela ? Ou bien est-ce simplement le résultat d'une génération qui ne sait plus ou ne se soucie plus de savoir comment marchent les choses ? Un ami qui travaille dans le secteur financier à New York demande régulièrement aux jeunes employés de sa société s'ils ont gagné leur salaire de la journée. En général, ils répondent en écarquillant de grands yeux, ce qui prouve qu'ils n'ont aucune idée de la façon dont fonctionne une entreprise et qu'ils ne savent pas davantage si, sur une quelconque journée, ils reviennent plus cher qu'ils ne coûtent. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'ils vont au boulot et qu'à la fin du mois ils encaissent leur chèque. Ce sont les mêmes personnes qui ne savent absolument pas comment marche une voiture, ni d'où vient l'électricité. (Quelle question ! De la prise, bien sûr, vous diront-ils.)

J'ai la fâcheuse habitude de demander aux ingénieurs comment marche un ordinateur. Je veux dire comment ça marche vraiment. Très peu sont capables de me répondre. Et j'ai cette autre habitude, plus fâcheuse encore, d'estimer qu'il serait bon que les individus qui, dans l'état actuel des choses, ne peuvent pas vivre sans puces électroniques et microcircuits intégrés devraient comprendre comment fonctionnent ces dispositifs. Qu'est-ce qui fait qu'une puce de votre ordinateur se souvient de ce que vous lui dites ? Comment un téléphone portable répond-il à un numéro sur les milliards de numéros venus du monde entier qui passent dans son champ ?

Si un pays ignore ce genre de choses, ou estime qu'elles sont trop compliquées ou prennent trop de temps à maîtriser, alors une certaine paresse s'installe. On en conclut que la voiture roule parce qu'elle roule, que l'ordinateur marche parce qu'il marche. Point. Et quand il ne marchera plus, je le jette et j'en achète un autre. Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Cette attitude suffit certainement à beaucoup de gens tant qu'il s'agit de voitures ou d'ordinateurs, mais la catastrophe que nous vivons aujourd'hui va au-delà de ça. Car nous appliquons désormais cette attitude à l'économie et, plus grave, au fonctionnement de l'Etat.

Visiblement, les rouages de notre économie sont aujourd'hui hors de contrôle.

A Times Square, à New York, il y a un grand panneau électronique que l'on appelle l'"horloge de la dette". Il affiche sur 13 chiffres lumineux le montant toujours croissant de la dette intérieure américaine. A l'heure actuelle, le total dépasse les 9.000 milliards de dollars (9 millions de millions, ou 9.000.000.000.000). Et le 9 va très bientôt basculer à 10. Or rien n'a été prévu pour les dizaines de milliers de dollars. Un de ces jours très prochains, quelqu'un va devoir grimper pour peindre à la main un "1" devant les autres chiffres. Les Américains passent devant ce panneau sans y prêter attention. S'il y a un problème, assurent-ils, c'est la faute au trop d'Etat. 

Jeff Danziger – 11/12/07