Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Au p'tit coin

Au p'tit coin

Menu

L’art et la manière de faire pousser de la glace

Au Pakistan, un procédé ancestral permet de fabriquer des glaciers qui approvisionnent en eau les villages de montagne. Cette technique suscite aujourd’hui l’intérêt des scientifiques.

Au XIIIe siècle, quand s’est répandue la nouvelle de l’arrivée de Gengis Khan et de ses sauvages hordes mongoles dans l’actuelle partie nord du Pakistan, la population locale a imaginé un moyen étonnant pour repousser l’envahisseur. Selon la légende, les villageois auraient bloqué l’accès aux cols en y créant des glaciers artificiels. Que ces récits soient véridiques ou non, l’art du glacier artificiel, aussi appelé greffe de glacier, se pratique depuis des siècles dans les chaînes montagneuses de l’Hindu Kush et du Karakorum. Cela a toujours été un moyen d’améliorer l’approvisionnement en eau des villages situés dans les vallées où l’eau provenant de la fonte des glaces tendait à manquer. Aujourd’hui, à mesure que ces populations isolées subissent la pression de la croissance démographique et du réchauffement climatique, chercheurs et agences de développement envisagent la création de nouveaux glaciers artificiels pour pallier le tarissement des cours d’eau de montagne.

De nos jours, les compétences et le savoir-faire nécessaires à la fabrication de glaciers sont transmis par une poignée d’anciens comme Ghulam Rassool. A 77 ans, il est le spécialiste des glaciers artificiels dans le village de Hanouchal Haramosh, dans les montagnes du Karakorum. A l’instar de nombreuses communautés de la région, ce village est confronté à un approvisionnement incertain en eau. Les précipitations prennent le plus souvent la forme de chutes de neige en altitude, alors qu’un temps sec prévaut plus bas dans les vallées habitées. Pour arroser leurs champs, les villageois dépendent donc de la fonte des neiges dans les montagnes. Cependant, vers la fin de la saison de croissance des cultures, l’essentiel de la neige de l’hiver précédent a disparu. Les cours d’eau se tarissent et les récoltes s’en ressentent. D’autres villages ont plus de chance. Ils ont un glacier dont l’eau se déverse dans leur bassin hydrographique, et comme il s’agit d’une source permanente de glace et que celle-ci fond plus lentement que la neige fraîche, l’alimentation en eau dure plus longtemps et est plus prévisible.

Ingvar Tvelten, de la faculté d’études internationales en développement et écologie à l’université des sciences de la vie, à As, en Norvège, a mené la plus vaste enquête jamais réalisée sur les méthodes et les rites relatifs à la création de glaciers artificiels. Dans cette étude, il rapporte qu’il ne s’agit pas simplement d’empiler de la vieille neige et de la glace puis d’attendre que le tout gèle. Selon la tradition locale, les glaciers ont un sexe. Le glacier “mâle” est recouvert de roches et de terre et se déplace lentement, voire pas du tout. Le glacier “femelle” est plus blanc, il grossit plus vite et donne plus d’eau. “Il est important d’avoir les deux”, explique un spécialiste du village de Gharl au Baltistan, dans le Cachemire sous administration pakistanaise [Azad Kashmir]. “La glace que nous avons trouvée sous les rochers dans notre vallée était d’un seul sexe. C’est pourquoi elle ne gagnait pas en taille. Il a fallu y ajouter celle du sexe opposé afin qu’elle puisse croître.” Le choix du site est également d’une importance capitale. La plupart se situent à haute altitude dans des cirques entourés de falaises abruptes. Une fois le site sélectionné, on transporte la glace vers ces zones rocheuses. Ce que la plupart des glaciers artificiels réussis ont en commun, précise Ingvar Tvelten, c’est la présence de glace sur le site avant que ne commencent les travaux. Souvent, les hommes creuseront plus d’un mètre dans le talus d’éboulis pour trouver cette glace “mâle” in situ. Après avoir ajouté la glace femelle à la glace mâle, ils recouvrent le lieu de charbon afin de l’isoler. Il est également indispensable de placer des gourdes d’eau entre la glace et les rochers. En grossissant, le glacier presse les gourdes, qui éclatent et répandent sur la glace environnante leur eau, qui se met à geler. Enfin, lorsque la masse de roches et de glace devient suffisamment lourde, elle commence tout doucement à dévaler la pente avant de se transformer progressivement en glacier.

Cette pratique resserre les liens des villageois
Les récits de greffes de glacier réussies ne manquent pas. L’Aga Khan Rural Support Programme (AKRSP), une ONG dont le siège se trouve au Baltistan, cite plusieurs cas de glaciers artificiels durables. L’un d’eux fournit de l’eau depuis les années 1940, et un autre aurait été créé au XVIe siècle. L’AKRSP finance la greffe de dix-sept nouveaux glaciers afin d’améliorer l’approvisionnement en eau de quelques villages. Par ailleurs, il a également signé un accord avec le gouvernement pakistanais en vue d’étendre ses activités à d’autres villages, au Baltistan et dans la région voisine de Gilgit. Selon Sher Khan, un ingénieur en hydraulique et écologie au sein de l’ONG, sur quinze villages, cinq ont signalé une augmentation du débit d’eau en fin de saison. Mais Ingvar Tvelten reste quelque peu sceptique. Il pressent que, dans de nombreux cas, des quantités similaires de glace se seraient formées sans pour autant que l’homme ne soit intervenu. “Les glaciers sont créés à des endroits où la glace a déjà fortement tendance à s’accumuler”, note-t-il. Il estime également que le “semis” d’un glacier sur la pente d’un talus gelé qui a déjà tendance à avancer peut donner à tort l’impression que l’intervention humaine a eu un réel effet. Mais, comme le souligne également Ingvar Tvelten, analyser la création de glacier d’un point de vue purement technique, c’est sans doute passer à côté d’un point important. Cette pratique est associée à de nombreux rites et cérémonies traditionnels qui resserrent les liens communautaires. Pour les habitants de milieux aussi hostiles, l’expérience leur donne le sentiment vital de maîtriser leur avenir.

La technique est applicableà d’autres régions du monde
D’autres chercheurs, au contraire, estiment que là n’est pas le seul intérêt de cette tradition. Professeur de glaciologie à l’Université libre de Berlin, Hermann Kreutzmann a assisté à une cérémonie à Hunza, près de Gilgit, en 1985. “Cela m’a semblé très sensé de chercher un emplacement précis, à l’altitude appropriée, avec un régime de températures tolérables, et d’y mettre de la glace”, admire-t-il. Comme la glace peut absorber l’eau et la retenir, il estime qu’“une quantité substantielle de glace, à l’emplacement adéquat, est effectivement susceptible d’améliorer l’alimentation en eau”. De son côté, Kenneth Hewitt, du Cold Regions Research Center de l’université Wilfrid Laurier à Waterloo, dans l’Ontario, au Canada, a assisté à la création d’un glacier artificiel au Baltistan en 1961, ce qui fait sûrement de lui le premier témoin occidental d’une telle opération. “Les gens qui font ça sont, à leur manière, extrêmement pragmatiques, et ils connaissent parfaitement le milieu naturel dans lequel ils vivent.” Ce qui intéresse Hewitt, c’est de trouver un moyen d’améliorer cette pratique. “Il faudrait favoriser le gel de l’humidité disponible”, estime-t-il. On pourrait envisager comme méthodes l’évacuation de l’air, le refroidissement par évaporation et éventuellement le dépôt de givre ou de gelée blanche.

Sher Khan espère que le travail de l’AKRSP encouragera d’autres scientifiques à étudier la question des glaciers artificiels. Ceux-ci pourraient permettre de fournir de l’eau à des collectivités qui connaissent une forte croissance démographique – non seulement au Pakistan mais également dans des villages de montagne situés dans d’autres régions du monde. Les chercheurs qui s’intéressent à des contrées aussi lointaines que les Andes, où le terrain est similaire, ont déjà manifesté leur intérêt. Avec les nouvelles études qui s’engagent, nous saurons peut-être bientôt si la légende survivra à l’examen de la science moderne. 

Ed Douglas - New Scientist

Paru dans Courrier international, hebdo n° 904 - 28 févr. 2008