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Au p'tit coin

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Ces milliardaires qui croient sauver la planète…

 

Pétris de bonnes intentions, riches philanthropes et organisations de défense de la nature rachètent des terres pour les préserver. Mais bien souvent au détriment des populations locales.

Clic ! Je viens d’acheter 10 cm² de forêt pluviale pour quelques pièces sur la Toile. Clic, clic ! Et voilà 200 cm² de côte patagonienne préservés de l’exploitation minière. Clic, clic, clic ! Un ami vient de m’offrir 1 m² de l’atoll de Palmyra. Sauver les lieux les plus beaux et les plus importants écologiquement du monde est aujourd’hui bien plus facile et moins cher qu’auparavant. Des centaines de sites Internet administrés par des associations ou des particuliers nous invitent désormais à acquérir d’un clic de souris des forêts, des champs et des montagnes pour les sauver de la destruction et du changement climatique.

Et pourquoi faire petit ? Si on a vraiment les poches bien remplies, c’est encore plus facile. John Eliasch, l’homme d’affaires anglo-américain que Gordon Brown a choisi comme conseiller sur les questions forestières, s’est acheté 200 000 hectares de forêt amazonienne moyennant 8 millions de livres [10 millions d’euros], en 2006, et souhaite aujourd’hui qu’on l’aide à acquérir des morceaux du Brésil et de l’Equateur. Cool Earth, son association, demande 70 livres par demi-hectare et déclare avoir acheté 16 000 hectares en un an – au grand dam du gouvernement brésilien, qui qualifie John Eliasch d’“écocolonialiste”. Le président Lula da Silva a déclaré que le “Brésil [n’était] pas à vendre”, et un groupe de ses ministres a ajouté que l’association portait atteinte à la souveraineté du pays. “Ces étrangers bien intentionnés ignorent la réalité de la forêt amazonienne et devraient se contenter d’essayer d’influencer leur propre gouvernement”, a déclaré l’un de ses membres.

Des pygmées expulsés de leur terre devenus alcooliques

John Eliasch et la myriade de sites de protection de l’environnement du même acabit que le sien s’inscrivent dans une nouvelle tendance mondiale. La propriété privée est désormais le moyen retenu pour empêcher les promoteurs, l’industrie ou la négligence de ravager la nature. Toutes les zones du monde sont concernées. En Grande-Bretagne, où le gouvernement réduit drastiquement les fonds alloués à la protection de l’environnement, des associations comme The Woodland Trust achètent des terres à un rythme sans précédent et sont en train de devenir des acteurs de poids sur le marché foncier rural. Cette organisation a récolté 22 millions de livres en 2007, avec l’aide de 200 000 personnes. Elle est propriétaire de plus de 1 100 parcelles de forêts représentant 25 000 hectares, et déclare planter davantage de zones boisées dans le pays que la commission forestière gouvernementale. Aux Etats-Unis aussi, où l’Etat vend des terres publiques, la protection de l’environnement fait de plus en plus appel au secteur privé. “C’est véritablement un nouveau modèle de protection”, explique Kim Vacariu, du Wildlands Project, une association qui souhaite acquérir des millions d’hectares de terre de l’Atlantique au Pacifique et du Canada au Mexique. “On ne peut pas vraiment compter sur les pouvoirs publics pour protéger la nature. La seule façon d’y arriver à temps, c’est d’acheter des terres à des propriétaires prêts à vendre”, affirme-t-il. Les défenseurs de la nature aux poches pleines sont en général bien accueillis dans les pays riches comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, parce qu’ils maintiennent ou font monter les prix du marché. Mais ces mêmes militants suscitent souvent peur et hostilité dans les pays pauvres.

Ce qui n’a rien de vraiment surprenant. Les écologistes étrangers ont un lourd passif dans les pays en développement. Les colonialistes ont autrefois pris le contrôle des pays et des populations locales pour faire main basse sur leurs ressources ; aujourd’hui, les protecteurs de l’environnement sont là à leur tour et font exactement de même – cette fois-ci au nom de la sauvegarde de la planète. “La protection de l’environnement a considérablement dégradé les conditions de vie des populations africaines”, explique Simon Colchester, le directeur du Forest Peoples Programme, une organisation qui travaille dans les zones tropicales. Les chercheurs qui en dépendent ont relevé de nombreuses expulsions forcées, des violations des droits de l’homme et la destruction progressive des ressources des populations, tout cela résultant directement de la politique de préservation de la nature. Ainsi, au Bostwana, les écologistes locaux ont jadis œuvré avec le gouvernement pour chasser les Bochimans de leurs terres ancestrales, qui ont été transformées en parc national. En Inde, les nomades gujjars de l’Uttar Pradesh ont eux aussi été victimes d’associations écologistes. Au Cameroun, des villages entiers ont été déplacés d’un coin de forêt particulièrement riche. Les aborigènes de l’île de Palawan, aux Philippines, ont été expulsés pour faire place à un parc national.

L’un des incidents les plus graves s’est produit dans les années 1990, quand les Bambuti-Batwa, une tribu pygmée qui vivait dans les forêts équatoriales entre la frontière du Rwanda et ce qui est aujourd’hui la république démocratique du Congo, ont vu leurs terres transformées en parc national pour protéger les gorilles. Les Pygmées ont été expulsés et vivent maintenant en petits groupes aux marges du parc, dans la misère. “Notre vie était saine et bonne, mais nous sommes devenus des mendiants, des voleurs et des rôdeurs, déclarait un de leurs chefs. C’est la création du parc national qui nous a infligé ce désastre.” Devant l’explosion du nombre de particuliers, d’associations et de fondations qui achètent des fermes, des champs, des collines et des forêts, beaucoup craignent de voir déferler une nouvelle vague d’écocolonialisme. En Patagonie, entre le sud du Chili et l'Argentine, 300 riches Américains du Nord, selon les estimations, ont acheté – en général pour un peu plus de 75 livres [95 euros] l'hectare – plusieurs millions d'hectares des terres les plus sauvages, les plus reculées et les plus époustouflantes du monde, au nom de la préservation de la nature. Ils déclarent investir dans l'avenir de la planète. Les plus gros acheteurs des lacs, rivières et sommets enneigés vierges de Patagonie sont des milliardaires comme les Américains Douglas et Kris Tompkins, qui ont fondé les empires du vêtement North Face et Patagonia.

Les crédits carbone, futur cauchemar juridique

“J’ai pris conscience que la nature apparemment parfaite dans laquelle nous avions fait de l’alpinisme, du ski et de la randonnée pendant des années était en fait en grand danger, explique Kris Tompkins. Une philanthropie s’appuyant sur la propriété privée des terres sauvages, à laquelle s’ajoute une volonté politique, pourra protéger l’environnement sur une grande échelle et faire reculer le risque d’extinction qui pèse sur certaines espèces.” Douglas Tompkins reconnaît que les réticences rencontrées localement posent problème, mais n’en démord pas “Ceux qui peuvent faire beaucoup du fait de leur position et de leur potentiel devraient se lancer”, a-t-il déclaré l’année dernière à des journalistes.

Et ceux qui le peuvent se lancent. D’énormes organisations internationales comme Conservation International, le WWF et The Nature Conservancy ont reçu des milliards de dollars de personnes privées et de la Banque Mondiale pour acheter ou louer des parcs nationaux et des terrains dans certains Etats pauvres. Ces groupes à but non lucratif sont autorisés à récolter des fonds, à mettre sur pied une police, à construire des hôtels et souvent à déterminer l’utilisation de la terre dans les parcs ; ils peuvent même dicter, dans bien des cas, si les populations locales ont le droit d’y vivre ou d’y chasser. Voilà qui est peut-être favorable à l’environnement mais qui peut aussi susciter une certaine hostilité.

Et la protection de la nature risque d’aller encore plus loin et de conduire à un contrôle sur les autochtones que même le colonialisme traditionnel n’avait jamais atteint. Comme les forêts retiennent près d’un huitième du gaz carbonique mondial, les fonds américains de placement à risques, les financiers, les gouvernements, la Banque mondiale, les sociétés privées et nombre d’associations écologistes y voient la possibilité de gagner d’énormes quantités d’argent en empêchant les arbres de disparaître. La grande idée, qui fait aujourd’hui boule de neige dans le monde, c’est que les pays riches achètent le droit de polluer aux pays pauvres à travers le système des crédits carbone : les pays pauvres n’abattent pas les arbres et sont rémunérés pour cela. Une version du projet envisage le versement d’argent aux populations locales ou à l’Etat concerné ; une autre, un système mondial d’échanges dans lequel les pays pauvres vendent le gaz carbonique retenu dans leurs arbres pour permettre aux pays riches de continuer à polluer.

Cela semble bon pour le climat et les populations locales, mais, en réalité, il est à craindre un désastre sur le terrain. “Une fois que l’argent affluera en masse vers les forêts de la planète à travers les crédits carbone, la question va se poser de savoir qui possède réellement les arbres”, explique le Dr Tom Griffiths, du Forest Peoples Programme. “Est-ce que ce sont les gens qui donnent l’argent pour les sauver ou les populations locales ?” La ruée sur les crédits carbone risque selon lui de voir le retour de la mauvaise époque des clôtures, des gardes et des armes, et d’accroître le contrôle des Etats et des grandes organisations sur de vastes étendues de terre.

Pour Tom Griffiths comme pour d’autres, des fonctionnaires trop zélés expulseront les gens pour protéger les lucratifs réservoirs de gaz carbonique que seront les forêts ; la corruption et la spéculation augmenteront ; et les spoliations de terre comme les conflits se multiplieront. “Tous ces nouveaux projets ont des conséquences importantes sur la gestion des forêts et sur ce qu’on y autorise ou non. Les entreprises commencent déjà à approcher les populations locales et à leur proposer des accords pour obtenir des crédits d’émission de carbone. Nous sommes très préoccupés”, ajoute-t-il.
 

Selon des observateurs, tout cela pourrait tourner au cauchemar juridique. Prenons par exemple une organisation écologiste qui signe un contrat avec une communauté locale pour protéger une grande étendue de forêt moyennant finance. Que se passe-t-il si le chef de la communauté donne son accord sans prévenir ses ouailles ? Y a-t-il des garanties que l’argent sera versé ? Que se passe-t-il si une société d’exploitation forestière a le droit d’abattre les arbres ? Est-ce qu’elle prendra l’argent sans rien laisser à la population locale ? A qui appartient le gaz carbonique stocké dans les arbres ? “Il est compréhensible que les gens aient peur que des personnes privées et les écologistes gèrent leur terre, explique Kim Vacariu. Peu importe que ce soit aux Etats-Unis, au Mexique ou en Afrique : il faudra procéder très prudemment.”

 

John Vidal

The Guardian

Paru dans Courrier international, hebdo n°922 – 3 juillet 2008