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Au p'tit coin

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Ratages et scandales autour du nouvel aéroport de Bangkok

LE MONDE | 05.02.07 | 14h25

Si ce n'est pas "le Titanic de l'aviation" - il n'y a pas eu de mort -, cela s'en rapproche. Le nouvel aéroport international de Bangkok, Suvarnabhumi, se voulait la plate-forme de l'Asie du Sud-Est pour les liaisons transcontinentales, face à la concurrence de Singapour et de Kuala Lumpur (Malaisie), celui de Hongkong étant plus "chinois". Il a ouvert le 28 septembre 2006, et connu des ratés dès les premières heures.Quatre mois plus tard, l'ancienne plateforme aérienne de Dong Muang va rouvrir. La saturation de cette dernière, de longue date avérée, avait été le moteur de la mise en chantier de la nouvelle vitrine aéroportuaire. En attendant, il n'est pas rare de voir des avions commerciaux internationaux à court de carburant et forcés de tourner en rond au-dessus de pistes à moitié fermées pour travaux, aller se poser sur l'ancienne base militaire américaine d'Utapao, à environ 150 kilomètres de la capitale thaïlandaise. La construction de Suvarnabhumi - son coût est évalué à 4 milliards de dollars (3 milliards d'euros) - était pourtant à l'étude depuis de nombreuses années. Sans constituer la prouesse technologique qui fut nécessaire pour édifier, sous le règne britannique, l'aéroport de Chek Lap Kok dans la baie de Hongkong, il a tout de même fallu raser une île et en déverser la roche dans la mer afin d'agrandir la surface utilisable, un défi certain. Le terrain, à l'est de la mégapole, avait pour nom éloquent "le marais du Cobra". Toute la région de Bangkok est construite sur un pan de terre régulièrement inondé, qui n'est apparu hors de la mer qu'il y a trois ou quatre milliers d'années à la faveur des jeux de plaques tectoniques. Pour y poser de gros porteurs, il fallait un terrassement sophistiqué. Quatre mois après l'ouverture de Suvarnabhumi, les pistes et voies d'accès empruntées par les avions présentent une bonne centaine de craquelures, pour certaines infranchissables. Les déboires de l'aéroport ont même commencé avant son ouverture. Il y entre une large dose de corruption et d'incompétence. La presse rappelle à présent que le gouvernement a écarté du projet des entreprises étrangères qui exigeaient des garanties sur la qualité des matériaux, au bénéfice de sociétés locales qui se faisaient fort de fournir les mêmes prestations à moindre coût. Le premier ministre, Thaksin Shinawatra - renversé par les militaires le 19 septembre 2006 - en avait fait une priorité pour son gouvernement. Sa famille et ses proches ont été soupçonnés d'avoir touché des dessous-de-table. Des journalistes ont eu des ennuis en justice ou avec leur employeur pour avoir enquêté. Des contrats obscurs pour des scanners de bagages ont ainsi été révélés. Ils étaient facturés plusieurs fois leur prix réel sous l'invocation de "motifs de sécurité". M. Thaksin, aujourd'hui en exil, est un ancien officier de police devenu milliardaire. Sa politique était fortement axée sur la lutte contre le terrorisme. Des boutiques de la firme de distribution King Power (à laquelle la famille de M. Thaksin n'est pas étrangère) empiétaient aussi largement sur les espaces de circulation pour passagers. Professionnels et dessinateurs de presse ironisent en qualifiant l'aéroport de "galerie marchande dont le parking permet d'accueillir les avions". La presse a par ailleurs annoncé une saturation prévisible de la plate-forme à court terme, à 45 millions de passagers par an sur un créneau horaire international de quelques heures en fin de soirée. Aujourd'hui déjà, 67 départs et arrivées sont comptabilisés pour une capacité maximale de 71. Suvarnabhumi n'accueille par ailleurs que 60 % de ses vols à des points de débarquement de passagers automatisés, les autres étant transportés en autobus jusqu'au terminal. Les médias multiplient aussi les petites phrases assassines, évoquant les toilettes qui fuient, le sol qui se détériore, ou ce monopole de fait des services de taxis qui a été assuré à une entreprise liée à la famille Shinawatra. Le premier ministre renversé avait le projet de développer une cité financière autour de Suvarnabhumi. Les nouveaux dirigeants ne sont pas épargnés. A Bangkok, l'armée de terre, prédominante dans la nouvelle administration, est sous la pression de l'opinion qui exige de savoir quand les trous dans les pistes seront réparés et comment elle envisage de faire monter la capacité de l'aéroport à 100 millions de passagers par an, comme prévu initialement. Plusieurs compagnies aériennes, en particulier les opérateurs "à bas coût", ont fait savoir qu'elles désiraient se relocaliser à Dong Muang, l'ancienne plateforme. Mais, là non plus, rien n'est simple : le site, qui appartient à l'armée de l'air, n'apporte pas toutes les garanties de transparence. Francis Deron Article paru dans l'édition du 06.02.07.