Voyages en France mais aussi et surtout ailleurs, loin.
6 Septembre 2007
LETTRE OUVERTE.
La vieille rengaine des « champions nationaux ».
Qu’a apporté la libre concurrence en Europe ? se demandait Nicolas Sarkozy lors du dernier sommet européen de Bruxelles. La liberté , lui a répondu un chef d’entreprise irlandais ulcéré.
Dans La Vie de Brian, le film des Monty Python, un révolutionnaire, dans la Jérusalem antique, tente de motiver ses partisans contre les colonisateurs romains : “Qu’est-ce que les Romains ont fait pour nous ?” A son grand dam, les autres déballent toute une liste de bienfaits apportés par les conquérants : l’aqueduc, la voirie, l’éducation, etc. Deux millénaires après Brian, voilà qu’on pose une question tout aussi stupide. “En tant qu’idéologie, en tant que dogme, qu’a apporté la libre concurrence à l’Europe ?” s’est demandé le président français Nicolas Sarkozy à l’occasion du dernier sommet de l’UE, fin juin.
Je suis un chef d’entreprise européen attentif au monde d’aujourd’hui et à la place de l’Europe dans ce monde, et je reste perplexe : pourquoi devrait-on jeter aux orties un principe qui nous a si bien servi ? Il y a vingt ans à peine, presque partout en Europe, l’Etat était le principal, sinon l’unique pourvoyeur de nombreux services. Prenez les télécoms : l’Etat contrôlait effectivement tout le secteur, du fabricant de téléphones aux réseaux. Lorsque vous vouliez ouvrir une ligne, il fallait demander bien poliment à un fonctionnaire et prendre votre mal en patience jusqu’à ce qu’on daigne vous servir : on aurait dit qu’on vous faisait une faveur en vous faisant payer une fortune un coup de fil crachotant. Idem avec le secteur aérien. Les compagnies nationales étaient la parfaite illustration de ce que Sarkozy appelle des “champions nationaux” : elles fournissaient à quelques Européens privilégiés un service hors de prix vers une liste de destinations soumise à leur bon vouloir.
Il a fallu faire longtemps pression pour mettre fin aux monopoles et aux cartels qui sévissaient dans ces secteurs. Les Européens sont désormais bien plus nombreux à pouvoir prendre l’avion, devenu abordable. On peut aujourd’hui téléphoner, envoyer un SMS, envoyer des informations ou accéder à Internet à prix raisonnable dans toute l’Europe. Or la myriade de compagnies aériennes à bas coût et d’opérateurs de télécommunications fixes et mobiles n’aurait jamais pu exister si l’on avait “protégé” les bons vieux champions nationaux. La concurrence était la seule chose susceptible d’inciter ces géants à se restructurer, à se réinventer. Aujourd’hui, tous les Européens en récoltent les fruits.
Mais l’exigence de concurrence ne se cantonne pas à quelques secteurs. Les créateurs d’emplois de l’Europe d’aujourd’hui et de demain, les innovateurs du monde de l’entreprise, ne veulent pas gâcher leurs plus belles années agrippés à des postes “sûrs” au sein des hiérarchies sclérosées des soi-disant champions nationaux. Tant qu’on maintient sous perfusion ces monstres inefficaces et inadaptés, les risque-tout, les jeunes entrepreneurs sont dans l’incapacité de faire face équitablement à la concurrence, même sur le marché européen qui est le leur.
Je suis irlandais et businessman, et je crois pouvoir dire que j’exerce mes activités en Europe en dépit du système et non grâce au système. Le fait est que l’Europe demeure un environnement hostile pour les entreprises dynamiques à fort potentiel de croissance. La faute à qui ? Au protectionnisme des gouvernements européens, pas à la concurrence extraeuropéenne. A ceux qui, comme Nicolas Sarkozy, osent dire le contraire, je répondrai : essayez donc de travailler en suivant les règles que vous nous avez fixées. Vous pourrez alors nous parler en connaissance de cause de vos champions nationaux et de votre fameuse “économie sociale de marché”. La Chine, l’Inde, les Etats-Unis et les autres vont nous manger tout crus si vous n’enlevez pas vos œillères et ne donnez pas aux chefs d’entreprise et aux innovateurs européens la bouffée d’oxygène d’une concurrence libre et non faussée.
Declan Ganley
The Wall Street Journal
Paru dans Courrier international, hebdo n°878, 30 août 2007