Voyages en France mais aussi et surtout ailleurs, loin.
7 Février 2008
Qui peut bien téléphoner à cette heure-ci ?
« Bonsoir, je suis bien chez M. Lherbier ?
- Oui, bonsoir.
- Je suis biiip du cabinet biiip. J’espère que je ne vous dérange pas ?
- Je vous écoute…
- Voilà, nous menons actuellement une campagne d’information auprès des traducteurs de votre commune… »
Hum. Des traducteurs de ma commune ? Ah bon ? Il y a ici tout un pool de traducteurs et je l’ignorais ! Dans une commune de 1100 habitants ?
« Vous avez été sélectionné par notre cabinet pour une information sur les nouvelles mesures de réduction de l’impôt concernant les personnes ayant payé biiip euros ou plus au titre de l’impôt sur le revenu et blablabla… »
Le blabla est débité à vitesse soutenue, sans grande conviction. Au bout de trente secondes, j’ai un peu perdu le fil et il est temps d’intervenir.
« Euh, écoutez, je ne comprends pas bien où est le problème. Pourquoi devrais-je ne plus payer d’impôts ? Je suis au contraire très heureux d’en payer. Avant d’être à mon compte, j’étais au RMI. À l’époque, je rêvais d’en payer, des impôts. Quand on y est assujetti, c’est qu’il en reste suffisamment pour vivre. Des millions de gens en France ne sont pas imposables parce que leurs revenus sont trop bas. Il ne me semble pas pour autant avoir entendu parler de vague massive de suicides. De plus, si plus personne ne paie d’impôts, où va-t-on trouver l’argent pour construire les routes, les écoles, les hôpitaux ? Sans parler des traitements médicaux lourds. J’en ai récemment subi un qui revenait à près de 2000 € par mois : heureusement qu’il était pris en charge à 100 % ! Grâce aux impôts, justement. Bref, je ne vais pas vous faire perdre davantage votre temps. Je vous souhaite donc bon courage et une bonne fin de soirée… »
Pauvre fille ! Obligée de bosser dans un centre d’appel pour des clopinettes à des heures indues, probablement dans le cadre d’un « contrat de qualification ». Et de se faire envoyer paître par des gens qui n’apprécient guère d’être appelés en début de soirée. Ces mêmes gens qui gagnent confortablement leur vie puisqu’ils ont payé biiip euros d’impôt sur le revenu, veulent avoir encore plus, toujours plus et payer moins, toujours moins, mais sans être dérangés par une esclave des temps modernes travaillant pourtant indirectement pour eux.
Et moi, le père la morale, je ne trouve pas mieux que de lui débiter ça. Certes, je l’ai fait le plus gentiment possible, en me disant que si elle peut faire remonter l’information, ce sera toujours ça. En attendant, j’ai sans doute contribué à rabaisser encore le moral de cette personne, même en prenant des pincettes, alors que ni elle ni moi n’avions besoin de cela. Quant à son chef, si toutefois l’information est remontée, il aura au mieux eu un haussement d’épaule en me classant parmi les bobos gauchos ringards.
« Gnark gnark », me souffle alors un diablotin, « de quoi tu te plains ? Tu paries combien qu’ils font partie de ceux qui ont voté pour travailler plus, gagner plus et payer moins d’impôts ? Allez, avec ce que tu gagnes, t’es pas à vingt euros près ? »