Voyages en France mais aussi et surtout ailleurs, loin.
19 Août 2009
Les “dieux de l’usine” se rebiffent
Pourquoi tout faire sauter pour se faire entendre quand il suffit parfois de poser nus ? Reportage chez Chaffoteaux, en Bretagne.
20.08.2009 | Charline Vanhoenacker | Le Soir
Des salariés en grève, occupant l'entreprise Chaffoteaux-et-Maury à Ploufragan, près de Saint-Brieuc, passent le 07 août 2009 devant des croix plantées devant l'usine, symbolisant les 207 emplois menacés.
Dans les offices du tourisme, les mairies et les petits commerces des environs de Saint-Brieuc, en Bretagne, les portraits des salariés bientôt licenciés de l’usine Chaffoteaux remplissent les tourniquets de cartes postales. Début juillet, la direction italienne d’Ariston Thermo Group (ATG) a annoncé la suppression de 207 emplois sur 250 chez ce fleuron industriel breton qui fabrique des chauffe-eau et des chaudières depuis un siècle – ils étaient 2 000 salariés en 1980.
Au même moment, l’usine New Fabris, à Châtellerault, dans la Vienne, a été propulsée sur l’avant-scène médiatique par la menace de ses salariés licenciés de faire sauter le bâtiment : plein zoom sur les bombonnes de gaz et une machine de pointe toute neuve saccagée. La méthode de la séquestration du patron ayant déjà été utilisée au printemps, la rage du désespoir a fini par contraindre le ministre de l’Industrie à venir discuter des indemnités de licenciement. Sans ce happening médiatique, le ministre ne se serait pas déplacé, les “New Fabris” – qui ont vu leur indemnité revue à la hausse – en sont persuadés.
Chez Chaffoteaux, les futurs licenciés ont pris le contre-pied de la méthode agressive en jouant sur les sentiments et l’ironie. Depuis juin, un photographe s’est immergé dans l’usine pour réaliser les portraits
“Il y a une carte qui me touche particulièrement : celle où l’on voit des petits bouts de chou dans un atelier”, explique Brigitte, une salariée, qui évoque les enfants d’un collègue. “Je l’ai envoyée au président du groupe ATG, en Italie, et j’ai écrit derrière : ‘merci pour ces vacances inoubliables.’” Deux séries de huit cartes ont été tirées à 26 000 exemplaires, et chacun peut manifester sa solidarité en les envoyant à Nicolas Sarkozy, au patron du groupe ou à des amis pour les diffuser à travers la France. L’argent récolté, ainsi que les dons reçus lors des visites de l’usine, servira à organiser un voyage en car en Italie, pour aller manifester devant le siège d’ATG. Mais le coup des cartes, si poétique soit-il, n’a pas suffisamment attiré l’attention des médias. Alors, depuis jeudi, treize salariés posent nus devant l’objectif du même photographe pour un calendrier appelé Dieux de l’usine, parodie [du calendrier réalisé tous les ans par les rugbymans du Stade français et intitulé] Dieux du stade.
L’un des plus anciens salariés a déjà trouvé la légende pour sa photo : “Je suis entré avec rien, trente ans de boîte et je sors à poil.” Bruno, 29 ans, explique : “Nous voulons montrer à la direction que nous sommes prêts à nous mettre tout nus pour défendre notre emploi.” Après un mois de fermeture annuelle, les salariés reprennent le travail ce mardi, avec des “débrayages tournants par équipes” pour entretenir la contestation. des travailleurs qui y passent leurs vacances. L’idée tombe sous le sens : après les barbecues, les concerts et les visites guidées de l’usine, voilà les cartes postales.
Courrier international du 19/08/09