Poussés par l'argent des bailleurs de fonds, le durcissement des lois et la vigilance des écologistes, les forestiers d'Afrique centrale se convertissent lentement à l'exploitation durable, en dépit d'une corruption persistante et de la pression du marché asiatique.
Même si les ravages de la déforestation n'y ont jamais été aussi sévères qu'en Amazonie ou en Asie du sud-est, les forêts du bassin du Congo, célébrées comme le deuxième "poumon vert" de la planète, ont longtemps souffert des coupes "sauvages" pratiqués par des bûcherons peu scrupuleux.
Il y a moins de dix ans, une poignée de forestiers d'avant-garde, en quête de sécurité financière et de respectabilité "verte", est sortie du rang pour ouvrir la voie d'une utilisation "propre" de la forêt.
Mais il a fallu attendre la mobilisation de la communauté internationale et, en 1999, l'engagement des chefs d'Etat de la région à protéger leur patrimoine naturel et à gérer de manière concertée et durable leurs ressources forestières, pour que le mouvement s'amorce véritablement.
Aujourd'hui, tous les pays du bassin du Congo ont fait de l'exploitation durable la règle numéro 1 de leurs codes forestiers. Et sur les 55 millions d'hectares de permis attribués sur la forêt équatoriale africaine, 31 millions sont entrés, à des degrés divers, dans le processus d'aménagement.
"Le mouvement vers l'aménagement est irréversible", se réjouit le ministre gabonais de l'Economie forestière Emile Doumba, qui a dirigé ces deux dernières années la Commission des forêts d'Afrique centrale (Comifac).
Largement soutenus par des partenaires comme l'Agence française de développement (AFD), les grands groupes forestiers européens se sont tous, bon gré mal gré, soumis à la loi. Et la plupart sont désormais convaincus de l'ardente nécessité de l'aménagement.
"Le coût est élevé, mais c'est vital pour l'entreprise en matière de planification de l'activité et en terme d'image", résume Eric Chézeaux, du groupe français Rougier, présent au Gabon et au Cameroun.
"La loi ne leur a pas laissé le choix, et la crainte d'être montré du doigt a joué à fond", observe Lee White, de l'ONG américaine Wildlife Conservation Society (WCS). "Mais il faut reconnaître que les plus grandes entreprises ont fait de gros progrès", souligne-t-elle.
Deux de ces sociétés, la Néerlandaise Wijma au Cameroun, et la Congolaise industrielle des bois (CIB), à capitaux suisses, au Congo, ont même décroché le prestigieux label FSC (Forest Stewardship Council), considéré comme la référence en matière d'exploitation durable des forêts.
Mais si les "gros" ont montré l'exemple, il est encore loin d'être suivi de tous. A commencer par les petits forestiers, pour qui l'aménagement reste un luxe inabordable et qui privilégient la rentabilité à court terme.
Et surtout par les sociétés asiatiques, de plus en plus présentes dans la forêt africaine. "Certains évoluent, mais la plupart des Malaisiens et des Chinois travaillent encore à l'ancienne, c'est-à-dire salement", note un industriel. "Comme leur bois part sur leur propre marché, ils se soucient peu de l'environnement et profitent de nombreux passe-droits".
De l'avis unanime, la corruption et la faiblesse du contrôle des Etats, pour ne pas dire son absence, restent les principaux obstacles à l'aménagement.
"Les lois sont bonnes mais trop rarement appliquées", déplore Marc Ona Essangui, de l'ONG gabonaise Brainforest. "Les sociétés les plus sales achètent très facilement aux autorités des autorisations de faire n'importe quoi", explique-t-il.
"La corruption prive les populations locales de l'essentiel des fruits de la forêt et perpétue un système de surexploitation dangereux", renchérit Sylvain Angerand, des Amis de la Terre.
Malgré les progrès, l'issue de la bataille de l'aménagement durable reste donc indécise. "Le risque d'une forêt à deux vitesses existe, avec quelques sociétés modèles et d'autres qui ne rendent aucun compte et menacent l'ensemble du système", avertit Brigitte Carr, du Fonds mondial pour la nature (WWF).
"L'aménagement doit désormais devenir une réalité de terrain", conclut-elle.