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Au p'tit coin

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L’histoire par Nicolas Sarkozy : le rêve passéiste d’un futur national-libéral

Par le CVUH (Comite de vigilance face aux usages publics de l’histoire) coordonné par Sylvie Aprile (Université de Tours) (1)


LES USAGES DE L’HISTOIRE

L’usage de l’histoire et surtout des grandes figures de l’histoire dans les discours des hommes politiques n’est pas une nouveauté. Les orateurs de la Révolution française et surtout les « pères fondateurs » de la IIIe République ont fait de la citation, de la référence, et de la convocation des « Anciens » des éléments majeurs de la rhétorique politique et de l’éloquence. Il n’est donc guère surprenant que les candidats à l’élection présidentielle y aient recours, ce n’est donc pas ce qui doit retenir en soi l’attention mais plutôt l’inflation de ces références alors même que partout domine le cliché qui veut que les Français ne connaissent plus l’histoire de France et que seule une poignée d’entre eux puisse espérer participer aux nouveaux jeux télévisés animés par quelques-uns de nos doctes collègues. Cette inflation n’est pas seulement surprenante en quantité, mais aussi en qualité pourrait-on dire tant elle est l’objet d’un surinvestissement à droite et plus encore dans les discours de Nicolas Sarkozy. L’autre élément particulièrement éclairant de la thématique nationale du discours de Nicolas Sarkozy est sa recherche constante de la légitimation par le « grand homme ». La référence historique sert ici à s’inscrire dans la continuité de l’histoire nationale tout en martelant la discontinuité en revendiquant l’histoire de la gauche. Le Panthéon de Nicolas Sarkozy est à cet égard particulièrement significatif : Jean Jaurès revient à 37 reprises dans ses discours, Jules Ferry à 17, De Gaulle à 12 et Léon Blum à 7 reprises. Ceci n’a évidemment pas manqué d’interpeller de nombreux observateurs (voir l’interview d’Henri Guaino sur France-Inter, le 25/4/07 entre 8h20-9h00) et sites internet.

Pourquoi ?

Nicolas Sarkozy utilise l’histoire dans un double but : produire un nouveau rêve national qui brouille toutes les analyses et toutes les convictions ; détourner l’attention de son programme réel que l’on peut qualifier de national-libéral et dont les premières victimes seront les cibles directes de ses discours de récupération.

Depuis longtemps, histoire et politique sont étroitement liées, mais la campagne électorale porte à son paroxysme l’interaction entre propagande électorale et instrumentalisation du passé. De Jeanne d’Arc à Léon Blum, de Jaurès à Barrès, les figures se déplacent au rythme des manifestations publiques et de la course aux suffrages. Le héros national ancré dans un terroir, auquel la région serait identifiée, est invoqué afin de valoriser l’électorat visé. Le procédé est connu mais toujours renouvelé en fonction des polémiques et des enjeux du moment.
Le passage du Rubicon sollicité pour les grandes figures, comme par les transfuges du moment -cf Eric Besson- est poussé à l’absurde voire au non-sens dans bon nombre des discours de ce que la presse en sa grande majorité salue comme une excellente campagne et qui n’est qu’une suite de clichés et d’usages contournés et biaisés de l’histoire convoquée comme un véritable rendez vous de l’homme-recours avec les Français.

Comment ?

Le montage nationaliste sous le camouflage républicain associe plusieurs formes : c’est tout à la fois Le Tour de la France par deux enfants ; le manuel d’histoire de France de Lavisse, et les images d’Epinal, mais réactualisées.

Comme le petit Julien du Tour de la France par deux enfants, paru en 1877, best-seller de la Troisième république, Nicolas Sarkozy fait le tour de France et célèbre dans chaque ville les personnages héroïques qui sont censés l’avoir marquée. Qui plus est, fils de hongrois ayant fui l’Armée Rouge et peut-être la résistance hongroise en 1944, il peut se présenter comme une sorte d’Alsacien-Lorrain victime de la force et de l’injustice . Quand c’est possible, Nicolas Sarkozy identifie une ville et un homme : c’est le cas avec Toulouse et Jaurès. Et il multiplie les clichés à la pelle : Rouen, le 24 avril, c’est Corneille et Jeanne d’Arc. Marseille, le 19 avril, c’est Mirabeau. Dijon, le 23 avril, donc la Bourgogne, c’est «le pays de Bossuet, de Buffon et de Lamartine (…) le pays de Saint Bernard avec la croisade des chevaliers. C’est le pays de Carnot avec les soldats de l’an II». On retrouve bien là le principe du Tour de la France par deux enfants dans lequel le petit Julien ouvre dans chaque ville le livre d’histoire qu’une dame compatissante lui a offert pour ses mérites et donne la liste des grands hommes du lieu. Mais c’est aussi le Lavisse qui réconcilie la France des Rois et celle de la République : comme Lavisse - modèle sans doute fourni par Henri Guaino et Max Gallo-, Sarkozy intègre toute l’histoire. La république est censée avoir accompli le « vieux rêve de rois » - on se demande bien lequel… Nous sommes dans le mythe qui escamote le réel et lui sert de masque, dans l’idéologie comme aliénation. Et nous sommes dans l’Ordre sans mouvement : le manuel de Lavisse prônait les «devoirs» : «ces devoirs, c’est d’obéir aux lois votées par les représentants de la nation ; c’est de ne jamais troubler l’ordre public par des actes violents ; c’est de servir la patrie pendant la paix par son travail et par ses vertus de citoyen, et pendant la guerre, s’il fait que nous fassions la guerre, par notre courage, notre patience, notre endurance, par l’espoir et la volonté de vaincre.»(Lavisse, Histoire de France. Cours moyen, Armand Colin, 1919, p.249). Nicolas Sarkozy tente avec les recettes des idées morales simplistes de Lavisse de séduire les nostalgiques de l’école d’avant 1970. Ses références à l’histoire sont ainsi des images d’Epinal : comme les images d’Epinal, ce sont des clichés, et de surcroît des clichés qui faussent l’histoire pour la bonne cause. Il s’agit d’émouvoir à peu de frais, avec quelques citations, tout en laissant la complexité et les conflits dans l’ombre. Comme les images d’Epinal, les défaites et les images problématiques sont laissées de côté.

A quelle fin ?

La France et ses racines

Le discours de campagne de Nicolas Sarkozy est saturé de la thématique nationale : dans les 6 discours de fin de campagne, de celui de Tours le 10 avril à celui de Marseille le 19, les termes “France” et “Français”, reviennent respectivement, 395 et 212 fois, soit une centaine d’occurrences par discours.

On a souligné que ces références historiques sont en partie déterminées par le lieu où le discours est prononcé : Jaurès à Toulouse, Ferry (mais aussi Poincaré, Lyautey ou Barrès, références plus historiques logiques à droite) à Metz. En revanche, dans les discours de la région parisienne, à Issy-les Moulineaux (Primo Levi, De Gaulle, Alexandre Dumas, Gambetta, Général De Gaulle) et Meaux, quasiment aucune référence n’apparaît, sinon Bossuet à Meaux (Bossuet et Tocqueville). La surreprésentation des références historiques en province répond à une volonté d’enracinement du discours, comme le montrent les introductions grandiloquentes de chacun de ses discours, présentant chaque lieu, la Touraine de Balzac, la Lorraine de Barrès, dans son histoire. Enracinement préparant la thématique centrale de l’identité nationale et qui implicitement la fonde contre une centralité parisienne déconnectée des réalités locales, ce qui ouvre la voie à la dénonciation d’une gauche bourgeoise, urbaine, mondaine, loin du travailleur, etc. en bref, parisienne et coupée de la nation et de ses réalités sociales.

LES USAGES DU DISCOURS

Le bréviaire de la haine

Aujourd’hui, cependant, la situation devient caricaturale. Le candidat Sarkozy ne prend même plus la précaution de justifier tel ou tel emprunt à l’histoire. Tout personnage est bon à prendre, pourvu qu’il serve son goût du pouvoir dont l’obsession lui tient lieu de programme. Sûr de l’emporter, il affiche désormais une sérénité de bon aloi, tant sa victoire apparaît évidente car inscrite dans son patrimoine génétique. La radicalité des propos de Nicolas Sarkozy se fonde à la fois sur l’indigence et, paradoxalement, sur la mise en exergue de l’information historique, par nature invérifiable lors des grands shows médiatiques que sont les discours de campagne. Elle a pour fonction de porter sur le devant de la scène une autre thématique, celle de la « haine » (21 occurrences dans les 6 discours étudiés) qui initialement sert de contrepoint négatif à la « fierté d’être Français » puis, plus récemment (discours de Dijon, après le premier tour), au discours de victimisation du candidat lui-même (voir la longue déclinaison des «pourquoi tant de haine»). On ne peut, de ce point de vue, donner tort à Nicolas Sarkozy lorsqu’il évoque, une campagne et une élection se jouant sur le terrain moral, sur celui des valeurs : c’est bien là qu’il les a placées et c’est sans aucun doute sa force que d’y être arrivé. Sa faiblesse étant l’impossibilité d’appuyer implicitement sur la production historique la geste nationale qu’il propose comme légitimation de sa conception de l’identité nationale.

Les carences de la droite

La droite n’a-t-elle donc pas de penseur de la misère, de figure de la compassion, voire d’historien à proposer qu’il faille sans cesse puiser à gauche ? N’est-ce pas déjà un problème que cette absence de références et de figures pour parler de «ceux dont on ne parle pas» les travailleurs, les artisans… Les seules figures de droite sont-elles celles du combat et de la pensée libérale comme le suggèrent les références offertes à la gauche de Raymond Aron et de Charles de Gaulle ? Le nationalisme et le capitalisme sont-ils si honteux ? A ce titre la seule logique apparaît d’abord l’occasion : toute référence historique abandonnée ou en marge peut servir, à condition d’apparaître un peu brillante de façon à faire illusion le temps bref nécessaire pour être vendue à l’électeur. Il y a pourtant une logique plus profonde et plus systématique en dépit de l’apparente incohérence qui consiste à associer dans un même élan de propagande Jaurès et l’identité nationale. Cette logique est ni plus ni moins l’inverse de celle de Jacques Chirac : il s’agit de récupérer les marges de la République pour les insérer dans un grand tout dont lui Nicolas Sarkozy serait la seule unité. C’est en quelque sorte un modèle républicain élargi à l’extrême, aux extrêmes et dont le principe systématique est l’inversion. Il le dit clairement dans son discours de Toulouse du 11 avril : « Si je suis élu président(…), tout ce que la droite républicaine et le centre ont abandonné à la gauche et à l’extrême-droite, je m’en saisirai. Tout ce que la gauche a laissé tomber, tout ce qu’elle a renié des valeurs universelles, des valeurs de la France, je les reprendrai à mon compte » : Tout est dit de son opération de récupération, avec la mauvaise foi en plus, mais très clairement.

Que l’histoire soit objet d’interprétation, que des débats contradictoires traversent les différentes versions de l’histoire, rien que de plus naturel. Mais réécrire l’histoire en lui tordant le cou ainsi qu’on peut le lire ou l’entendre dans les discours de Nicolas Sarkozy rappelle davantage le 1984 de George Orwell que le pluralisme dont se réclame le candidat de la « droite républicaine », ce qui finalement trouve une conclusion logique dans son discours autoritaire. Pour faire accepter ce dernier, il est stratégiquement plus habile de l’appuyer sur un discours émancipateur que sur ses racines lointaines, celles de la droite autoritaire

LES FIGURES DU DISCOURS

On en retiendra trois

L’OMISSION

Barrés, le nationaliste

L’argumentaire sarkozyste renie l’héritage historique de la droite en tranchant un peu vite entre la présentation d’une ancienne gauche populaire – la vraie - et une droite bourgeoise et conservatrice, celle de la IIIe République. C’est surtout oublier un peu vite les vastes courants de la droite populaire et autoritaire, la «droite révolutionnaire» pour reprendre les termes de l’historien Zeev Sternhell qui y voit une sorte de proto-fascisme. C’est oublier que la représentation des classes populaires ne furent jamais le monopole de la gauche, sinon dans son discours. Évidemment, il ne vaut mieux pas tirer de ce côté-là dans les discours du candidat de l’UMP même s’il s’agit historiquement de la ligne la plus directe pour afficher un discours sur l’ «autorité» (68 occurrences dans les 6 discours). Parmi toutes les grandes figures historiques que Nicolas Sarkozy a mobilisées dans sa campagne, il en est au moins une qui parait justifiée, c’est celle de Maurice Barrès. Le 17 avril, dans son discours de Metz, Sarkozy évoquait l’écrivain qui «sur la colline inspirée de Sion (…) priait dans un même élan de cœur la Vierge, la Lorraine et la France et écrivait pour la jeunesse française le roman de l’énergie nationale». Barrès a effectivement joué un rôle majeur dans l’élaboration du discours sur «l’identité nationale», au moment de l’Affaire Dreyfus. Mais Barrès a au moins eu le mérite d’appeler un chat un chat. A la différence du candidat de l’UMP, qui crie à la «diabolisation» quand on critique les relents nationalistes de ses discours, Barrès se présentait explicitement comme le porte-parole du camp nationaliste.

Les travaux que Zeev Sternhell a consacrés à la pensée politique de Maurice Barrès permettent de dégager les points communs entre le nationalisme barrésien et le nationalisme sarkozyste. On en retiendra trois ici :

1. L’identité nationale est exaltée au détriment des «étrangers». Elaboré à une époque où la question de l’immigration commence à être présentée par la droite comme le principal «problème» de la vie politique française, le discours de Barrès sur «l’identité nationale» prend d’emblée les immigrants pour cible. En 1893, il se fait élire député à Nancy, avec un programme intitulé : «Contre les étrangers !». La principale mesure qu’il propose est d’interdire aux immigrants de venir travailler en France. Il faut préciser que le nationalisme barrésien intègre une composante antisémite qu’on ne trouve pas dans les discours de Nicolas Sarkozy. Néanmoins, se réclamer de Barrès aujourd’hui, c’est réhabiliter sur la scène politique, l’un des écrivains français qui a le plus contribué à populariser l’antisémitisme, en reprenant à son compte les thèses développées peu de temps auparavant par Edouard Drumont dans la France Juive. Chef de file du camp antidreyfusard, Maurice Barrès n’a pas ménagé ses efforts pour légitimer la condamnation du capitaine Dreyfus, allant jusqu’à affirmer : «que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race».

2. L’anti-intellectualisme. Nicolas Sarkozy n’a cessé de dénoncer ceux qui critiquent sa propagande identitaire en parlant de « petite intelligentsia » coupée du peuple. Là encore, la filiation avec Barrès est évidente. Ce dernier a joué un rôle majeur dans l’élaboration de l’anti-intellectualisme populiste conservateur. Prétendant exprimer «l’instinct des humbles», Barrès s’attaque aux intellectuels qui ont pris la défense du capitaine Dreyfus, en les appelant les «anarchistes de l’estrade ».

3. L’anti-repentance. La critique de la «petite intelligentsia» est associée dans le discours sarkozyste à la dénonciation de la «repentance». Tout examen critique du passé national est assimilé à un dénigrement de la nation, visant à cultiver la «honte d’être Français». Force est de constater, une fois de plus, que Maurice Barrès disait exactement la même chose quand il s’attaquait aux dreyfusards. Dénonçant ceux qui voulaient «diviser la France» au lieu de la rassembler, Barrès se réclamait à la fois de Jeanne d’Arc, de 1789 et de la Commune de Paris. Ayant redécouvert ses racines catholiques, il fait de la religion chrétienne (par opposition au judaïsme) le fondement de l’identité de la France depuis ses origines. Sa critique des «droits de l’homme» s’inscrit dans le droit fil des propos antisémites de Drumont. Dans la France Juive, celui-ci s’en était pris violemment aux républicains qui défendaient les juifs victimes des pogromes en Russie, en ironisant sur ceux qui «se mettent à bêler au nom de la civilisation, au lieu de prendre parti pour les braves gens qui ont essayé de se défendre». Drumont dénonçait dans le même livre, «le sympathisme vague qui consiste à aimer tout le monde et, par une sorte de haine envieuse, qui nous pousse à nous détester entre nous».

Napoléon III et Pétain ?

Toute l’histoire de France n’est pas récupérable. Bonaparte, Pétain, ne sont pas récupérables. Les seuls noms que l’on ne trouve pas dans le site Sarkozy UMP, ce sont Napoléon ou Bonaparte, et Pétain. Ils font partie des non-dit de l’ensemble. Sarkozy se rêve bien en nouveau Bonaparte, mais cela n’est pas dicible. Tout son discours sur la République ne sert qu’à dissimuler la véritable nature de son rapport à la nation : c’est un bonapartisme dans lequel le libéralisme du marché mondial et de la libre concurrence a remplacé l’armée, parce que nécessité fait loi. La nation du premier Bonaparte sert à cacher le libéralisme du second. Mais, pour cela, il faut transformer l’Etat pour le convertir à ce nouveau nationalisme qui fait du marché le cœur de son moteur idéologique : Sarkozy, comme Berlusconi, mais aussi comme Poutine ou comme les dirigeants chinois et japonais Hu Jin Tao et Shinzo Abe, comme Georges Bush, comme Tony Blair…, veut faire de la conquête économique le cœur de son action dont la nation est le mythe fédérateur. Mais il est gêné dans son entreprise par le cas français et par ses propres origines : il ne peut frayer directement avec l’extrême-droite qui est raciste. Son nationalisme de revanche est un nationalisme multiculturaliste, comme celui de Georges Bush. Ce sont pourtant, derrière l’avalanche de références républicaines et de gauche, dans les références jamais nommées du bonapartisme et du pétainisme combinés pour l’occasion avec le gaullisme en ce qu’il est un nationalisme à sa façon, que se loge la vérité du rapport de Nicolas Sarkozy à l’histoire. Ses valeurs sont des valeurs pétainistes et bonapartistes : mythe du sauveur, de l’homme fort, du vainqueur ; idéologie de la famille, du travail et de la patrie : traduisons : du nationalisme, du travail ordonné discipliné, de la famille sous l’autorité du père.

LA DENEGATION : Le Grand capital

Interrogé par Le Monde (10 avril 2007) à propos des discours de Nicolas Sarkozy sur l’histoire en particulier, sa «plume», Henri Guaino, pour justifier les emprunts au panthéon de la gauche, affirma, «Nous avons le droit de choisir nos filiations. Je ne me sens pas dans le camp du Comité des forges», traduction politique : le candidat Sarkozy n’est pas l’homme du grand patronat. Le Comité des forges organe dominant du patronat (au départ un rassemblement des sidérurgistes) à la fin du XIXe siècle et dans l’entre-deux-guerres, symbolise un patronat de combat ancré sur les industries de la seconde révolution industrielle, un patronat de grandes familles, un patronat du paternalisme et de la toute puissance. Le détour par l’histoire est clair. Il permet des faire des appels du pied aux électeurs de gauche avec une tonalité anti-capitaliste appuyée ici sur la mise à distance du patronat historique qui doit masquer les liens du candidat Sarkozy avec le patronat d’aujourd’hui, le MEDEF notamment. Des liens tellement évidents pourtant qu’il a fallu que son frère Guillaume Sarkozy vice-président du MEDEF, évite la présidence, afin ne pas les étaler avec trop d’indécence. Inutile de rappeler ici les liens étroits entre l’UMP sarkozyste, Bouygues, Lagardère, Dassault pour ne citer que ceux qui sont publiquement et régulièrement rappelés dans cette campagne. Dans ce contexte, la mise à distance du « comité des forges » sert à souligner la distance avec le patronat, mais d’autrefois, un patronat déjà décrié dans l’entre-deux-guerres pour son archaïsme, pour mieux insister, aussi – implicitement - sur la modernité de celui qui peut entourer le candidat. A qui voudrait jouer au même jeu que les candidats dans les rapprochements historiques, on pourrait tout autant souligner les filiations entre le Comité des forges et le MEDEF, ne serait-ce que parce le descendant du président du Comité des forges dans l’entre-deux-guerres, François de Wendel, n’est autre qu’Ernest-Antoine Sellière... Jamais le Comité des Forges n’aurait osé rêver, quoi qu’en ait Henri Guaino, d’un candidat si lié publiquement avec autant de grands patrons. Pour cela aussi, les références réitérées à Jaurès et Blum, qui, dans des contextes différents se sont durement heurtés au patronat sont des impostures : il faut rappeler à quel point le patronat s’est opposé frontalement au Front populaire, dans un contexte de grande tension, qu’il n’a fait des concessions qu’en raison d’un rapport de force défavorable et comment la mise en place des conventions collectives fut une véritable lutte pied à pied, même après les accords Matignon de juin 1936. Les 35 heures non, le Front populaire oui, on peut ainsi résumer rapidement le discours de Sarkozy, qui se débarrasse de fait de la pensée de la droite de l’entre deux-guerres qu’il stigmatise lui-même.

LA SELECTION

Le panthéon de la Gauche

Mais c’est évidemment la revendication des figures de Jaurès, Blum ou Ferry qui demeurent les plus frappantes : les références à Jules Ferry étant essentiellement liées à la thématique scolaire : remarquons ici que le discours de Nicolas Sarkozy néglige quelques précisions historiques importantes et d’abord que les lois sur l’obligation, la gratuite et la laïcité de 1881-1882 ont été l’objet d’une violente bataille entre républicains et catholiques, structurant un moment fort dans l’histoire de l’anticléricalisme de la IIIe République. La conflictualité de séparation de l’Eglise et de l’Ecole explique aussi largement la lettre circulaire envoyée aux instituteurs en novembre 1883, citée longuement dans 2 des 6 discours. Rappelons simplement le contexte : il s’agit de la seconde rentrée scolaire après le vote des lois Ferry et la lettre circulaire aux instituteurs a pour fonction une évidente volonté d’apaisement politique. Dans le discours de Nicolas Sarkozy, ce n’est évidemment pas le combat républicain de la laïcité qui ressort mais l’insistance mise sur le fait de ne pas froisser l’autorité du père de famille, ce qui fut justement l’un des principaux arguments employés par les catholiques hostiles à la loi. Insistance aussi sur l’éducation morale, mais en oubliant de préciser qu’elle avait justement pour fonction de se substituer à la morale religieuse. Enfin, les citations de la lettre laissent de côté, ce qui, en dehors même de la question scolaire en elle-même, est le fondement même de la laïcité française, c’est-à-dire la séparation de la sphère publique, celle de l’action politique et de la sphère privée, celle de la conscience et de la croyance (et pour cause, lorsque l’on connaît le programme UMP sur la carte scolaire, sur l’école privée, c’est-à-dire confessionnelle).

Surtout Jaurès

Concernant Blum et Jaurès, l’argumentaire de Nicolas Sarkozy n’est pas sans intérêt. Il s’agit bien, comme l’a écrit Gérard Noiriel d’une «captation d’héritage» dont l’objectif est clair, mais une captation qui n’est rendue possible qu’au prix d’erreurs et de contresens historiques grossiers. L’insistance mise sur les propos de Jaurès a soulevé beaucoup de réactions tant elle peut paraître à première vue surprenante. Rappelons d’abord quelques faits élémentaires : Jaurès a été assassiné le 31 juillet 1914 alors qu’il s’opposait au vaste mouvement nationaliste qui, sinon dans les campagnes, au moins dans les grandes villes déferlait alors, encadré en grande partie par la droite nationaliste, revenue dans le jeu politique à la faveur de l’agitation ouvrière du syndicalisme révolutionnaire depuis 1906 au moins. Rappelons aussi que l’assassin de Jaurès, Raoul Villain, a été acquitté le 29 Mars 1919, au motif qu’il avait rendu service à sa patrie : «Si l’adversaire de la guerre Jaurès s’était imposé, la France n’aurait pas pu gagner la guerre». Il n’est sans doute pas inutile non plus de rappeler que, dans cette fièvre nationaliste de 1919, la veuve de Jaurès est obligée de payer les frais du procès. En fait, le patriotisme jaurésien, dont se réclame le discours de Nicolas Sarkozy, est beaucoup moins caractéristique que son internationalisme révolutionnaire auquel il a voulu croire jusqu’à sa mort et se rattache à la longue tradition du patriotisme révolutionnaire né en 1792. Rappelons aussi que Jaurès, intellectuel, normalien était un excellent connaisseur de la philosophie allemande (à laquelle il a consacré sa thèse secondaire, Des premiers linéaments du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel dont le dernier chapitre compare Hegel, et Marx et Ferdinand Lassalle) et lisait Karl Marx dans le texte. Sans doute, son appropriation du marxisme allait bien au delà de la nécessaire vulgarisation à usage politique, mais il est quand même assez scandaleux de lire chez Nicolas Sarkozy que «Jaurès récusait la lutte des classes et le marxisme» ; rappelons aussi que Jaurès élu député gambettiste de 1885 à 1889 revient à la Chambre en 1893 comme député des mineurs de Carmaux, après la grande grève de 1892, en découvrant justement la lutte des classes… Son évolution vers le socialisme est liée à la réalité des conflits sociaux de son temps. Pourquoi alors vouloir à tout prix annexer Jaurès et par voie de conséquence le débiter en rondelles comme un saucisson ? Lorsque les gens de gauche et les historiens évoquent Jaurès, ils l’évoquent en bloc en l’historisant c’est-à-dire en replaçant sa pensée dans son temps. Il ne nous viendrait jamais à l’idée de dénaturer ses propos sur l’armée, la nation même s’ils ne reflètent pas ce que nous pensons aujourd’hui. L’idée même que Jaurès soit un homme de son temps avec les préoccupations de son temps paraît tenir de l’évidence elle est pourtant niée à droite au nom d’un amalgame idéologique. Si Jaurès parle de Dieu est ce vraiment pour que Nicolas Sarkozy puisse s’exclamer que la laïcité est complexe… ?

Mais se placer au-delà du modèle républicain, sur ses marges, c’est s’adresser aux ouvriers délaissés par le parti socialiste, parti qui a cherché à fidéliser un électorat de classe moyennes pour se démarquer de l’électorat ouvrier alors majoritairement capté par le PCF. Jaurès et le Front populaire font alors office de contre-modèle et de cœur du modèle tout en même temps, comme en témoigne son discours de Toulouse du 11 mai. Jaurès, celui du 23 novembre 1893, c’est celui qui, parti du radicalisme, s’en est éloigné pour se faire socialiste et député ouvrier, critiquant les républicains qui avaient oublié les ouvriers. Jaurès est encore celui qui parlait en «patois» aux ouvriers de Carmaux Mais Jaurès, c’est aussi celui dont la thèse principale De la réalité du monde sensible se voulait spiritualiste ; c’est celui qui a facilité une formule de compromis pour l’adoption de la loi sur la laïcité : un Jaurès qui facilite ainsi l’affirmation d’une «laïcité ouverte», qui permet à Nicolas Sarkozy de créer le Conseil du culte musulman et de l’instrumentaliser pour sa propagande personnelle. A l’inverse, Jaurès, c’est aussi le dreyfusard, l’incarnation de celui qui sait s’adresser à une victime d’un procès parce que juif et l’on voit bien l’implicite : Sarkozy serait à la fois Jaurès s’adressant aux victimes des injustices et Dreyfus victime d’un procès inique. Sarkozy suggère ainsi que comme Jaurès, lui-même assassiné par un nationaliste royaliste, il est menacé.

Dans tout cela qu’est devenu le Jaurès anti-capitaliste, le Jaurès de la grève générale, le Jaurès pacifiste, etc. ?


RECONSTRUIRE UN PASSE

La Repentance

Il est clair que cette insistance sur la thématique nationale produit aussi un discours à forte teneur historique : la question de la repentance est de ce point de vue clairement identifiée dans le discours, comme une justification de la loi du 23 février, dont l’article 4 appelant à enseigner le « rôle positif » de la colonisation a sans doute été annulé dans les faits mais non dans les esprits. Le terme de “repentance” est employé en 15 occasions, ce qui ne saurait surprendre mais pose néanmoins quelques questions sur l’argumentation employée : précisons d’abord que la “repentance” n’appartient pas au domaine ni au langage de l’historien mais est le produit de l’usage public de l’histoire qui est fait par les politiques. Quel historien un tant soit peu sérieux pourrait prétendre – et qui a prétendu ? – que : «tous les Français dans les colonies [auraient été] des monstres et des exploiteurs» ou que tous les Français étaient pétainistes ou encore que tous les Français furent antidreyfusards ? L’indignation du candidat politique se fonde ici sur une aberration historiographique particulièrement dangereuse puisqu’elle laisse à croire que certains auraient pu le dire. Ce qui n’empêche, au demeurant, que dans l’Algérie de 1954, le taux de mortalité infantile de la population «musulmane» se montait à 181‰ contre 46‰ pour la population «européenne», que le salaire journalier moyen dans l’agriculture avoisine respectivement les 380 et 1000 francs de l’époque et que le taux de scolarisation dans le primaire était de 20% pour la population «musulmane» contre 100% pour la population «européenne» ; de la même manière qu’en 1940, une majorité de Français étaient pétainistes et qu’à l’automne 1897 ou durant l’année 1898, c’est une poignée d’intellectuels qui s’élève contre un mensonge d’Etat soutenu par une population majoritairement antidreyfusarde, du moins si l’on se fie aux analyses de la presse.


MAI 68 : LE REPOUSSOIR

Cette réécriture de l’histoire a évidemment un objectif assez grossier qui est d’en déposséder la gauche actuelle, celle qui, paradoxalement, après 1984, a pris un virage social-libéral et qui, sans doute à ce moment-là s’est éloignée d’un électorat populaire. Mais ce n’est pas là que Nicolas Sarkozy marque le tournant de la gauche. Pour lui, clairement, c’est mai 68. Là se situe un tournant conduisant, selon lui, à la négation des valeurs, du travail, de l’autorité, etc. L’insistance mise sur Mai 68 pour caractériser la gauche actuelle relève, là encore de l’escroquerie intellectuelle : est-il nécessaire d’insister ici sur la complexité de l’événement dans ses différentes phases étudiante, sociale, politique ; d’insister sur l’aspect problématique de ses inspirations marxistes. Jamais sans doute le fossé n’a semblé plus grand entre «communistes orthodoxes» et gauchistes (trotskistes, maos, etc.) : il semble assez difficile d’en faire le substrat idéologique de l’actuel Parti Socialiste.

C’est surtout « L’esprit de 1968 » dont la saisie historique échappe à l’homme de pouvoir, qui ne cesserait de déstabiliser l’ordre existant. Quoiqu’on pense des événements de mai, dont l’écriture est encore en débat, le sens donné aujourd’hui par les hommes d’ordre comme Sarkozy ne porte pas sur l’interprétation des événements mais sur son «esprit». Qu’est-ce à dire ? S’agit-il de l’esprit révolutionnaire ? Du besoin des «gens» de s’occuper des intérêts collectifs ? De la volonté des citoyens de prendre en charge leur part de souverain ? Ou, tout simplement, de la nécessité de renouer avec la démocratie en s’occupant du bien commun ? L’esprit critique, en effet, a sans aucun doute permis de croire que la victoire des idées, des partis, des forces en présence, n’était pas irréversible et que le parti vainqueur pouvait être le vaincu de demain. Mais en rappelant le souvenir de Maistre et de Bonald qui, en leur temps, ont jugé contre-nature la révolution de 1789 dont le déroulement avait dévié le cours normal de l’histoire, Nicolas Sarkozy signifie, de manière non équivoque, que ce qui est, est ce qui devait être. Comme si la pratique politique, échappant aux conflits, n’avait de sens que dans le respect de l’ordre «naturel» des choses et des hommes. Des inégalités, aux intelligences, la «nature» déterminerait l’organisation sociale. Là est le danger le plus grave pour notre démocratie.

Et si les hommes sont ce qu’ils doivent être en fonction de leur patrimoine génétique, alors effectivement l’esprit de 1968 est dangereux, car il a permis, entre autres, de penser que l’inégalité entre hommes et femmes n’était ni dans la nature humaine, ni dans celle des sociétés.

LES LUTTES SOCIALES OUBLIEES

De même qu’il omet toute référence à la Révolution Française, Nicolas Sarkozy oublie-t-il de préciser que les acquis sociaux du Front Populaire ne sont que le fruit de la pression du vaste mouvement de grève du printemps 1936, lorsque Marceau Pivert s’écriait «Tout est possible !» (une expression que reprend Nicolas Sarkozy dans son discours). Précisons aussi que les acquis sociaux de 1936 furent toujours contestés et progressivement repris par la Confédération Générale du Patronat Français dans ce que l’historien allemand Ingo Kolboom a appelé la «revanche des patrons». L’histoire de la gauche française comme la réécrit Nicolas Sarkozy est aseptisée, sans conflit à tel point, que comme historien on serait tenté de lui demander quand la gauche est-elle devenue marxiste ? Ce n’est pas faire acte de «repentance» que d’essayer de comprendre l’importance des conflits sociaux, mais évidemment, c’est difficilement conciliable avec la défense du capitalisme que revendique aussi explicitement Nicolas Sarkozy. Il y a assurément loin de la «synthèse» de Jaurès (entre la «République», c’est-à-dire la démocratie politique et le social) à celle de Nicolas Sarkozy... entre le national et le socialisme.

Comment ne pas rire au final à cette assertion : «Cette gauche-là elle n’est pas l’héritière des luttes sociales, elle n’a rien à voir avec Jaurès ou avec Blum, elle n’a rien à voir avec les canuts lyonnais ou avec les communards qui se sont fait massacrer par Thiers» (discours de Tours le 10 avril).

CONSTRUIRE UN AVENIR

LE RÊVE

Le rêve américain
Faisons un sort au rêve, seule référence qui ne soit pas totalement hexagonale. Car en effet, il «fait un rêve» Nicolas Sarkozy, et ses pensées oniriques se nourrissent d’un détour transatlantique, en appelant à se souvenir des mots de Martin Luther King : «Je rêve qu’un jour sur les rouges collines de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité» (discours de Nicolas Sarkozy à Marseille, 19 avril 2007). Qu’un leader noir-américain de la lutte pour le Mouvement des droits civiques rejoigne son panthéon des grands hommes est assurément lourd de sens, car sous ce glorieux patronage Nicolas Sarkozy n’en finit plus de rêver sa France nouvelle débarrassée de tous ses maux (dans ce seul discours de Marseille, il rêve en effet 46 fois…). À l’été 1963, la marche de Washington avait rassemblé près de 250.000 personnes qui protestaient contre l’incapacité du gouvernement américain à résoudre la question raciale. King y avait prononcé son plus beau discours, endossant son rôle de pasteur, et mobilisant ses talents de preacher. Et c’est bien cette posture-là que lui confisque aujourd’hui Nicolas Sarkozy. La rhétorique de la litanie, policée par ses professionnels de la communication, use et abuse des formules répétitives qui scandent chacun de ses discours comme pour marteler des vérités quasi-transcendantales. Sarkozy y devient le grand rassembleur de foule, dont la mission confine à celle de guide spirituel. La méthode procède d’une double imposture. La première n’est pas anecdotique : on oublie trop souvent que le discours de King, dans la tradition afro-américaine du sermon, était en majeure partie improvisé, contrairement à l’usage statique et réifiant qu’en fait l’orateur Sarkozy, et qui clôt le discours sur ses leitmotiv, lui conférant une dimension plus propagandiste que mystique. La seconde tient à l’usage de la mémoire de Martin Luther King, instrumentalisé comme la figure historique consensuelle d’une Amérique qui combat pour ses droits et ses libertés. C’est faire injure au courage politique qui a dicté la marche de Washington dans une Amérique en proie aux crimes racistes, et oublier que King, pour l’occasion, avait bravé les menaces du directeur du FBI sur la liste noire duquel il figurait en bonne position. Mais c’est aussi un moyen, pour Nicolas Sarkozy, d’activer l’image du dissident politique, persécuté, aux combats duquel l’avenir donnera raison et légitimité. S’autoproclamer héritier de King permet donc à Nicolas Sarkozy d’apparaître comme le libérateur inspiré des opprimés, et d’adresser au passage un clin d’œil au «rêve» américain qui anime ses desseins politiques.

Le «rêve français».

Le mot dit tout : à l’opposé du «modèle», trop normé, le mot produit ce qu’il désigne : la mythologie politique. Ce rêve permet, là encore, de suggérer que, comme lui, comme Jaurès, il est menacé. Mais c’est aussi un autre «rêve», français, comme il le dit, pour lequel le premier sert de cache ou de leurre, comme chacune des références de Sarkozy : un rêve de revanche «nationaliste», après les années 60-70 de domination des forces sociales d’opposition et de domination intellectuelle de la gauche, après les décennies de crise sociale.
La matrice du «rêve» est aussi probablement le tableau du même nom du peintre pompier Detaille - et dont la rue était voisine de la rue Fortuny, des années d’enfance de Sarkozy. Sur la toile, des soldats français qui dorment, pendant le désastre de 70, et qui rêvent des armées napoléoniennes victorieuses. Ce tableau, exposé aujourd’hui au musée d’Orsay datant de 1888 a été perçu comme boulangiste : parce que suggérant la «Revanche», et parce que récupérant et fondant dans un même ensemble les couleurs du drapeau tricolore et le blanc des monarchistes. Sarkozy -et c’est pour cela que Dominique de Villepin était plus que gênant, porté par le même «rêve»- rêve de revanche. La revanche militaire, étant donné la puissance française d’aujourd’hui, n’est pas directement possible : elle aurait pu cependant consister à faire le choix de la participation à la guerre en Irak aux côtés des américains. Mais la revanche de substitution est la revanche économique, sur les 30 «piteuses , celles qui nous séparent de la prospérité des années 70. Nous sommes dans la mondialisation : il ne saurait être question de la croissance dans le cadre de l’Etat-providence. S’il faut jouer la victoire économique, il faut la jouer dans la pleine concurrence : il faut le libéralisme concurrentiel associé structurellement à une société d’ordre et de police. Il convient cependant de rassurer : le discours historique de Nicolas Sarkozy sert à cela et toutes les références républicaines les plus hétéroclites et incompatibles, de Robespierre à Georges Mandel, servent à fournir cette colle idéologique rassurante.

FRANCHIR LE RUBICON

Michelet était présent à trois reprises dans les discours de Nicolas Sarkozy, dans les discours de Caen et de Lyon et Toulouse. Il fonctionne comme une machine à produire de belles phrases, un intellectuel aisé à récupérer : «Qu’est-ce que la France, sinon des provinces qui, selon la belle formule de Michelet, «se sont comprises et se sont aimées» ? Des provinces dans lesquelles chacun a des racines qui restent vivaces même pour celui qui s’en est éloigné. A Lyon, idem : «Dans cette ville dont le grand Michelet disait qu’elle unissait les peuples comme les fleuves» sa place dans celui de Toulouse est plus intéressante, l’historien républicain a une situation curieuse en sandwich entre Raymond Aron et de Gaulle dans un vaste exercice de don/contre-don absurde : «Que voulez-vous, vous avez écouté ses discours ? Elle (on hésite sur ce féminin : la gauche ou Ségolène royal citée une ligne plus haut) ignore Camus, alors je le reprends à mon compte. Elle a oublié Blum, alors j’en parle. Elle ne connaît pas Jaurès, alors je le cite. Il est tellement plaisant d’aider les autres ! Et je leur dis, si elle veut citer Raymond Aron, Michelet ou le Général de Gaulle, il n’y a aucun problème, j’adore les convertis de la dernière heure». On retiendra la conversion, toujours marquée par cette fascination pour ceux qui franchissent le Rubicon… On saisit surtout mal ce que fait l’homme engagé qu’est Michelet, celui qui dit non à la monarchie de juillet chantre du libéralisme, au coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte dans ce trio. Car comme pour Jaurès, comme pour Blum, si la gauche peut s’en réclamer, c’est que ceux-ci se sont eux mêmes pensés comme des constructeurs de cette gauche. Pourquoi la gauche irait-elle chercher des penseurs du libéralisme qu’elle récuse, de l’état autoritaire qu’elle condamne, pour étayer ses propos… ?

Conclusion.
L’apparente confusion des références historiques de Nicolas Sarkozy, leur accumulation, leur aspect hétéroclite et paradoxal, pour quelqu’un qui se réclame de la droite décomplexée, ont un but précis : dissimuler par une agitation constante la vérité de son programme économique et moral, ce néo-bonapartisme libéral qui le range du côté des dirigeants les plus inquiétants et les plus aventureux de la planète. Nicolas Sarkozy est le contraire absolu du chiffonnier de l’histoire de Baudelaire et de Walter Benjamin, qui sauve les débris de l’histoire pour tirer de l’oubli les vaincus du progrès : C’est la France comme entreprise en crise dont il se veut le repreneur sans scrupule : il en reprend les références en gros, quitte à les abandonner après, une fois la plus-value électorale effectuée.

(1) Avec Olivier Le Trocquer, Thomas Loué, Gérard Noiriel, Nicolas Offenstadt, Laurence Pierrepont, Michèle Riot-Sarcey pour le CVUH. 

http://cvuh.free.fr