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Au p'tit coin

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Une révolution verte dans le bâtiment : le bambou

Résistante, économique et écologique, la plante est remise au goût du jour par des architectes du monde entier. Du simple pavillon au stade de sport, les applications sont surprenantes.

 

Si je vous dis qu’il existe un matériau de construction cinquante fois plus costaud que le chêne mais plus léger que l’acier ou le béton, flexible, esthétique et écologique, vous allez penser que c’est trop beau pour être vrai. Et si, en plus, je vous dis qu’on peut en faire non seulement des ponts et des cathédrales mais également des planchers, des murs, des vêtements, du papier, du vinaigre et des cosmétiques et alimenter aussi bien l’homme que l’animal, vous allez me dire que je prends mes désirs pour des réalités. Pourtant ce matériau existe, il s’agit du bambou.

 

Dans le monde entier, des architectes, des décorateurs, des ONG et des défenseurs de l’environnement ne jurent plus que par cette plante à tige creuse. Des bambous géants, qui poussent de plus d’un mètre par jour et peuvent atteindre plus de 30 mètres de haut et 25 centimètres de diamètre, sont actuellement cultivés pour les nouveaux besoins du secteur du bâtiment.
En Colombie, pays à l’avant-garde de l’architecture moderne en bambou, de grands talents tels qu’Oscar Hidalgo López, Marcelo Villegas et Simón Vélez réalisent de somptueuses maisons et des bâtiments publics en bambou. Aux Etats-Unis, l’architecte californien Barrel DeBoer, spécialiste de la construction à partir de matériaux écologiques, s’en est servi pour édifier des bâtiments universitaires et a écrit un manuel sur son utilisation.

 

L’entreprise Bamboo-Technologies, implantée à Hawaii, a obtenu une certification du gouvernement américain pour une certaine espèce de bambou de construction [Bambusa stenostachya], avec lequel elle a bâti plus de 50 maisons dans tout l’archipel et en Californie. Elle espère en construire cette année aux Etats-Unis et en Europe, et le dernier concours qu’elle a lancé a attiré plus de 300 candidats de 63 pays.

 

Des structures qui résistent bien aux séismes

 

Barrel DeBoer vante “la robustesse, la longévité et la beauté” de ce matériau, des qualités qui l’ont propulsé au rang de nouveau chouchou des architectes d’intérieur. On peut le transformer en planchers et en cloisons, en placards de cuisine et en meubles, le tout dans une grande variété de couleurs naturelles. L’entreprise londonienne Urbane Living est l’un des six fournisseurs britanniques de sols en bambou. Elle affirme en vendre “énormément” : “C’est un produit d’un rapport qualité-prix exceptionnel, aussi solide que le chêne mais d’un coût très inférieur”, précise son PDG, Adam Robertson. Le premier prix pour un parquet en bambou est en effet de 16,49 livres [25 euros] le mètre carré, contre environ 40 livres pour du bois provenant de forêts en gestion durable.

 

A Bali, on surnomme Linda Garland “la reine du bambou”. Avec les 200 espèces de bambou (on en dénombre 1 500) qui poussent dans sa propriété, près d’Ubud, elle fabrique des meubles : lits, canapés, fauteuils, etc. Ses créations ont été achetées entre autres par David Bowie et Richard Branson, et elle dirige actuellement la construction, dans l’est de Bali, d’une énorme résidence secondaire pour le réalisateur Rob Cohen, avec des murs et un toit en bambou noir.

 

Linda Garland préconise également l’utilisation de ce matériau pour reconstruire les logements sociaux à la suite de catastrophes naturelles, les bâtiments en bambou se comportant beaucoup mieux que d’autres structures lors des ouragans et des tremblements de terre : des tests réalisés en 2004 par la Timber Research and Development Association, une organisation britannique, ont montré qu’ils résistaient à des séismes d’une magnitude de 5 sur l’échelle de Richter.

 

Linda Garland insiste sur l’aspect écologique de ce matériau. Le rendement d’une bambouseraie est jusqu’à 25 fois supérieur à celui d’une forêt. On peut obtenir entre 22 et 44 tonnes de bambou par hectare et par an, et la récolte peut avoir lieu entre trois et cinq ans après la plantation. Le bambou étant une graminée, c’est-à-dire de la même famille que les herbes, de nouvelles pousses apparaissent simplement lorsqu’il a été coupé, et il n’est donc pas nécessaire de replanter. Les bambous empêchent l’érosion du sol, capturent au moins quatre fois plus de CO2 qu’une forêt de jeunes arbres et produisent 35 % d’oxygène en plus.

 

Si le bambou sert d’abri à l’homme depuis des milliers d’années, il a été remis au goût du jour en 2000, lorsque Simón Vélez a construit un pavillon de 1 830 m2 avec 4 000 bambous géants pour l’Exposition de Hanovre. Le projet lui avait été confié par l’ONG Zero Emissions Research and Initiatives (ZERI), un réseau mondial qui s’est donné pour but de construire une société sans déchets. Le bambou utilisé pour le pavillon était assez résistant pour satisfaire les exigences des réglementations européennes, strictes en matière de construction. Un poids de 10 tonnes placé au bord de l’avant-toit, large de 7,5 m, a provoqué un enfoncement de seulement 5 centimètres, qui s’est pratiquement résorbé lorsque la charge a été enlevée.

 

Cette graminée va être de plus en plus cultivée

 

Pour Barrel DeBoer, l’architecture en bambou a été révolutionnée par le recours au mortier et aux boulons pour l’assemblage, une technique mise au point par Simón Vélez il y a vingt ans. Dans les constructions traditionnelles, comme celles du Pacifique Sud, les tiges de bambou sont attachées les unes aux autres avec des lianes ou d’autres fibres naturelles, un lien qui se fragilise au fil du temps sous l’action des intempéries. La méthode de Vélez consiste à remplir avec du mortier une partie des tiges, entre deux nœuds, puis à les fixer entre elles avec des boulons. On peut ainsi regrouper plusieurs tiges pour former des colonnes dignes d’une cathédrale ou des travées de plus de 50 mètres de long. Le dernier projet de Vélez est une résidence écologique de 130 chambres en Chine, mais il a déjà construit des structures autrement plus “musclées” en Colombie, dont des ponts sur des gorges, d’énormes toits d’usines, des stades et des marchés couverts.
Les forêts continuant à être surexploitées, la culture du bambou va immanquablement devenir de plus en plus importante. “C’est une plante qui peut servir à énormément de choses”, déclare Francesca Ambrosini, représentante en Europe de l’International Network for Bamboo and Rattan (INBAR) [Réseau international pour le bambou et le rotin], une ONG financée par les Nations unies et l’Union européenne.

 

Cette association fait la promotion de produits tels que le papier, les textiles (dont un tissu extrêmement doux, absorbant et antibactérien) et les cosmétiques fabriqués à partir du bambou grâce à des techniques développées ces dernières années. Sa prochaine grande cible est le secteur de la construction, dans lequel l’Europe a du retard.

 

A partir de modèles réalisés par Vélez pour le Vitra Design Museum, en Allemagne, l’INBAR travaille à la conception de maisons modulables grâce à des cloisons en bambou, adaptées aux climats européens et qui devraient coûter 70 livres [106 euros] le mètre carré. Les premières devraient être terminées d’ici à la fin 2007. “L’utilisation du bambou bénéficie directement aux populations des pays pauvres ou en voie de développement où il pousse”, commente Shyam Paudel, de l’INBAR.

 

Mais tout n’est pas rose au pays du bambou. Certaines espèces peuvent devenir incontrôlables et coloniser rapidement de grandes étendues. La plante est également sujette aux attaques du lyctus, un insecte xylophage, bien que les produits finis soient généralement prétraités. Par ailleurs la transformation du bambou en lames n’est pas sans conséquences environnementales, en particulier s’il est blanchi. Plus inquiétant encore, il n’existe à l’heure actuelle en Europe et aux Etats-Unis (sauf à Hawaii) aucune plantation commerciale de bambous de construction. La plus grande partie vient de Chine, d’Inde, du Vietnam et d’Amérique latine. D’après un rapport de la FAO [Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture], la Chine comptait en 2005 5,4 millions d’hectares de bambouseraies, soit 2,7 % de ses forêts.

 

Toutes les maisons vendues par Bamboo Technologies arrivent du Vietnam sous forme de kits à monter. La nécessité d’expédier le bambou et ses produits dérivés partout dans le monde en fait donc un matériau beaucoup moins respectueux de l’environnement qu’on ne pourrait le croire. “Comme pour beaucoup de matériaux, le transport est un problème”, confirme Sally Hall, de l’Association for Environment Conscious Building, une organisation britannique qui travaille à la mise au point d’un “étalon or” pour des maisons à “presque zéro” émissions. Mais pour les amoureux du bambou, ses avantages compensent largement ses défauts, et ils délivrent leur message avec une ferveur religieuse. C’est le cas de l’architecte Gale Goldberg. “Mettez du bambou dans votre vie”, exhorte-t-elle dans son livre, Bamboo Style [Gibbs Smith Publishers, non traduit]. Paul Miles Financial Times

 

 

 

Paru dans Courrier International – Hebdo n°846 du 18 janvier 2007-02-14

 

 

 

Pour en savoir plus sur le bambou en tant que matériau écologique, le site Internet du Réseau international sur le bambou et le rotin (www.inbar.int ) est une première source d’informations. Sur (www.deboer architects.com), il est possible de consulter les divers projets de Barrel DeBoer et de se procurer les quelques ouvrages et manuels sur le bambou écrits par l’architecte. Enfin, on pourra visiter les pavillons agrémentés de mobiliers composés entièrement de bambou au sein de la propriété de Linda Garland, qui expose ses photos sur le site (www.lindagarland.com ). Le prix des produits est communiqué sur demande.